| Cécile Faure | Juin 2019 |

 

Fanny Dulin, fondatrice de l’Exchange Theatre avec David Furlong, nous ouvre les portes de son théâtre et nous dévoile les registres de sa démarche depuis son arrivée à Londres il y a 19 ans.

 

Registre déf. Si en musique le registre fait référence aux réglettes qui font varier le timbre de l’orgue, en littérature il correspond aux traits d’écriture d’un genre particulier (comique, pathétique, satirique, etc.) que le texte adopte.

 

L’Exchange Theatre existe depuis maintenant treize ans. Comment l’idée vous est-elle venue ? Quelles ont été les motivations qui vous ont poussée à vous lancer dans une telle aventure ? Avez vous dû adapter votre vision ?

Le théâtre est né en 2006. La première pièce que nous avons montée était « L’Echange » de Paul Claudel dans laquelle je jouais Marthe, et qui alors lui a donné son nom. Depuis, pour des raisons de pertinence dans notre communication auprès du public anglophone, nous avons adopté la terminologie anglaise, Exchange Theatre.

Paul Claudel écrit L’Échange en 1894 alors qu’il est vice-consul et réside sur la côte ouest des États-Unis. Il s’agit d’un drame entre quatre personnages (Marthe, jeune femme française suit son mari, louis, aux États-Unis ; dévouée à son mariage et sa famille, elle découvre qu’il la trompe avec une actrice mariée à un riche entrepreneur, Thomas ; l’entrepreneur épris de Marthe, envisage de rompre avec son épouse libertine et propose un échange à Louis ; l’époux infidèle, en recherche de liberté, souhaite en fait se défaire de tous liens d’attache ;  l’actrice ne supportant pas le double abandon, ordonne le meurtre de son amant et la destruction des biens de son ex-mari ; Marthe et Thomas se retrouvent, seuls et unis pas le drame.

Au-delà de la résonance toute particulière qu’ont pour moi les textes de Claudel, ce choix se voulait porteur au sens large de la devise de l’auteur « pour abolir les frontières ». Nous avions dans l’idée de créer un théâtre universel, qui parle à tous, construise un pont entre les cultures. A l’époque, seulement 3% des représentations étaient d’origine étrangère.

Depuis, en près de treize ans, nous avons monté trente-huit pièces de théâtre, à raison de deux à trois spectacles par an. Notre propos a été multiple dès le début, mettant en avant des pièces majeures de la littérature française classique ou contemporaine adaptées en anglais et un théâtre de plateau, notamment des pièces écrites par David Furlong, co-fondateur et Directeur artistique de L’Exchange Theatre.

Jean-Pierre Han, journaliste et critique littéraire et dramatique écrivait récemment :  « La littérature dramatique cède le pas à la réalité du plateau et à sa propre « écriture ». Ce n’est donc désormais plus du tout du côté de la littérature qu’il faut chercher les auteurs, mais du côté de la pratique théâtrale. […]la majorité d’entre eux est engagée dans des processus de recherches individuelles et collectives, l’une ne cessant de nourrir l’autre. »

Ainsi nous travaillons ensemble, soudés par le besoin de mener à terme un projet collectif. Notre prochaine pièce « Noor, a true story of Liberté » reflète encore une fois parfaitement cette démarche : de la genèse de l’idée que nous a portée Nadia Nadif au travail de recherche & développement actuel entre acteurs pour créer la pièce qui sera présentée au public.

 

Comment devient-on directeur d’une compagnie de théâtre ? Pouvez vous partager votre parcours ?

Je suis originaire de Bordeaux. Jeune j’adorais déjà la scène puisque je participais à des comédies musicales. C’est d’ailleurs ce qui a motivé ma venue à Londres, LA ville des spectacles. Je suis donc arrivée en 2000 et me suis inscrite aux cours de comédie musicale. Plus tard, participant à des tournées au travers du Royaume-Uni dans le cadre du théâtre à l’école – Theatre in Education – j’ai pu apprécier plus pleinement cette forme des arts du spectacle où l’interaction avec un jeune public plus ou moins averti est une très bonne école de vie, et ai pris alors la décision de poursuivre la voie du théâtre. Je suis rentrée à Londres et ai suivi une formation postgraduate au sein de la Bridge Theatre Training Company dont je suis sortie diplômée en 2005. Et comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, que je souhaitais être impliquée dans l’ensemble du processus de créatif, je me suis lancée et notre théâtre est né.

David Furlong a lui une formation d’abord classique française. Originaire de l’Ile Maurice, il a suivi des études d’arts du spectacles à Bordeaux, s’exerce au répertoire (entendez textes de la littérature classique) puis rejoint notamment le théâtre national de Chaillot a paris pour trois ans pour sa programmation plus contemporaine. L’envie d’un rapprochement avec ses racines le mène à Londres en 2006, participant depuis à de nombreuses pièces du paysage scénique britannique (Love’s Labor’s Lost, The Rover, Red Oleander…)  et à l’essor de L’Exchange Theatre en tant que directeur artistique et acteur. (il a notamment été nominé Best Director pour les Off West End Awards pour « Le médecin malgré lui » de Molière)David poursuit plusieurs projets en parallèle, avec toujours à l’esprit la promotion de l’échange multiculturel que ce soit au chœur de la compagnie Border Crossings www.bordercrossings.org.uk ou Theatre Lab Company www. theatrelab.co.uk

 

Quels sont les moyens de financement d’une compagnie de théâtre ? Ne peut on compter que sur un apport personnel et la vente de billets ? Comment couvre t-on tous les frais engagés dès le lancement d’un projet de pièce ?

C’est l’apport de fonds personnels qui a été le fer de lance de la création de l’Exchange Theatre. Il fallait commencer par monter une pièce avant de pouvoir la vendre. Et comme nos moyens financiers étaient limités, nous avons adopté un mode de rémunération classique à celui du Fringe theatre (théâtre de petite dimensions et hors West End), à savoir de partage des profits : l’ensemble de la troupe n’est rémunérée qu’à l’issue du spectacle et s’il y a des bénéfices. Bien évidemment, ce choix de fonctionnement est compliqué et peu propice à la pérennité car il faut bien manger pour vivre !

La qualité de notre engagement nous a valu de très favorables commentaires de la presse dès le tout début de l’aventure. En 2010, l’Institut Français nous demande la création d’une pièce de théâtre pour la jeunesse à l’occasion des fêtes de fin d’année. La collaboration avec l’institution de promotion de la langue française se poursuit les deux années suivantes dans le cadre d’un contrat de résidence – nous présentons des adaptations bilingues de contes français pour enfants.

Ce travail nous a permis d’affiner notre démarche et de choisir le bilinguisme pour l’ensemble de notre théâtre, développant un travail de traduction et d’adaptation d’exception des textes en anglais, et touchant ainsi un plus large public. Chaque année depuis 2015, lors du festival que nous organisons de juin à juillet, une pièce est présentée en alternance : soit en français soit en anglais. Cette année, nous reprenons « Les mouches » de Sartre que nous avions déjà crée en 2009.

Depuis 2016, notre mode de financement est multiple :

  • vente de billets au public ;
  • l’obtention de fonds en provenance d’institutions ou d’administrations en respect de la portée du projet : ainsi, « Le Misanthrope » de Molière présenté au Drayton Arms a bénéficié de fonds alloués par la Kensington & Chelsea Borough car il s’adressait aussi aux élèves des écoles de la commune ;
  • le financement de projets de R&D de la part d’institutions spécialisées comme The Arts Council of England (ministère de la culture anglaise) ;
  • l’apport de bienfaiteurs, nos Angels comme nous les appelons ;
  • Nous proposons également des cours de théâtre qui contribuent également au financement de notre projet.

Notre statut a également changé et nous sommes désormais une association caritative de type CIO (Charitable Incorporated Organisation) ce qui nous permet de déposer des dossiers de candidature auprès d’institutions dont l’objet est l’aide au financement de projets bénéficiant la communauté tels que ArtsForward et Culture Seeds mis en place par le maire de Londres.

 

Quels sont les critères de choix pour monter une pièce ? Comment choisissez vous les acteurs au regard des personnages ?

Notre souci de partage est notre moteur dans le processus de sélection comme celui de création. Notre parcours nous a permis d’affiner notre propos. Et pour exemple parfait de ce dernier, je peux vous parler de « Noor » pièce encore à l’état embryonnaire

Le sujet nous a été proposé par l’actrice Nadia Nadif, qui porte en elle la multi culturalité qui nous est si chère puisqu’elle est le produit d’une rencontre entre les cultures anglaise et soufie, et souhaitait mettre en scène la vie de la résistante Noor Inayat-Khan.

Noor Inayat-Khan est morte en camp de concentration à l’âge de 30 ans. Elle est né en 1914 à Moscou d’un père indien, musicien et enseignant des préceptes du soufisme, et d’une mère américaine. Sa famille s’installe dans le quartier de Bloomsbury à Londres l’année de sa naissance, puis à Suresnes en France en 1920. Elle étudie la psychologie de l’enfance à la Sorbonne et la musique au Conservatoire. A l’arrivée des troupes allemandes en France, la famille rejoint l’Angleterre via Bordeaux en juin 1940. Dès le mois de novembre de la même année elle rejoint la Women’s Auxiliary Air Force puis en février 1943 est recruté par la section française de la Special Operations Executive. Lors d’une mission en France, elle est trahie et capturé par la Gestapo en octobre, interrogée sans succès, transférée en Allemagne où elle est emprisonnée pendant dix mois avant d’être envoyée à Dachau pour être exécutée le 13 septembre 1944. Pendant son transfert à Dachau avec trois autres infortunées prisonnières, elle fut accompagnée par un officier allemand.

Nadia, David et moi-même jouons dans la pièce. Un quatrième comédien devait être trouvé. Et pour être au plus prêt de l’histoire de Noor, il fallait quelqu’un qui parle allemand. Les origines et la culture de cette 4ème personne est necessaire pour notre travail de réflexion collectif. Le texte et une mise en scène vont naître de ce processus de R&D, et seront ensuite présentés au public le 22 mars prochain.

La publication d’un rôle à pourvoir se fait sur le site Spotlight www.spotlight.com. La sélection des acteurs se fait au cours d’auditions, parfois de plusieurs s’il faut affiner le choix. Les acteurs sont toujours professionnels, et doivent s’impliquer pleinement, quotidiennement souvent le temps de la mise en œuvre puis des représentations.

 

Les cours proposés sont-ils pour tous les niveaux et pour tous les âges ? Ont-ils vocation à créer une troupe ? Ces acteurs amateurs montent-ils aussi sur les planches ?

Nous proposons des cours tous les soirs de 19h à 21h30 du lundi au jeudi en groupes de 8 à 12 élèves adultes, sous la supervision de trois intervenants. Les inscriptions se font généralement en septembre, avec pour but réalisation d’un spectacle présenté en juin. Il est toujours possible de nous contacter en cours d’année pour voir s’il est possible de rejoindre un groupe. C’est en général possible quand nous ouvrons un nouveau cours (généralement en Janvier).  Notre philosophie est de développer une véritable symbiose entre les participants,

Il est également important de souligner que nos élèves amateurs sont invités à aborder l’ensemble des métiers du théâtre, du texte à la régie, et que le montage d’une pièce pour la fin de l’année en porte tous les aspects (costumes, décors, maquillage).

Nous aimons montrer que Exchange Theatre est composé de deux pôles distincts : la compagnie professionnelle et les amateurs. L’engagement attendu de la part des acteurs n’est pas le même, et comme je le soulignais la distribution des nos pièces de théâtre est professionnelle et sourcée en externe au regard de nos besoins. Mais ces deux pôles sont complémentaires : les professionnels ne seraient rien sans le soutien important des amateurs (ils sont nos premiers spectateurs) et les amateurs sont dirigés pendant leur cours et leur présentation de travaux par les professionnels. La compagnie professionnelle est le cœur d’Exchange Theatre et les amateurs en sont les poumons. L’un ne peut vivre sans l’autre.

Nous proposons également des cours pour les enfants de moins de 6 ans en groupes de 8 élèves au maximum à London Bridge. Mais également en collaboration avec les écoles françaises – La Chouette School, l’école de Wix (le mercredi après-midi), l’école du Parc et les écoles FLAM du samedi matin – et de petites écoles anglaises dans le souci de l’apprentissage du français (eg. l’école de Southwark).

 

Propos recueillis par Cécile Faure