| Muriel Lhomme | Mars 2020 |

 

 

Michel Desmurget [1] dans son ouvrage La fabrique du crétin digital tire la sonnette d’alarme sur les effets délétères des écrans, quel qu’ils soient et il n’est pas le seul ! En effet, professionnels de l’enfance et enseignants s’en inquiètent au point, pour certains d’entre eux, de créer un Collectif de Surexposition Écrans (CoSE). Son objectif est que la surexposition des enfants aux écrans soit reconnue comme un enjeu majeur de santé publique. Pourtant, des experts soulignent les effets positifs de certains jeux vidéo – une amélioration des capacités [2] et un lien entre l’utilisation intensive des jeux vidéo et l’amélioration des fonctions cognitives [3]. Alors pourquoi une telle inquiétude ? L’écran peut-il être la meilleure et la pire des choses ?

 

Si des programmes spécifiques ont été développés pour conquérir la petite enfance, aujourd’hui il existe de nombreuses études qui mettent en évidence l’impact négatif des écrans, quels qu’ils soient, sur le développement cognitif de l’enfant, notamment chez le tout-petit. À cet égard, les conclusions du Dr Desmurget étayées par de très nombreuses études, semblent sans appel : « les écrans sapent les trois piliers les plus essentiels du développement de l’enfant » [4] – il s’agit des interactions humaines, du langage et de la concentration. Par ailleurs, les spécialistes de l’enfance, pédopsychiatres et psychologues, notent une recrudescence de pathologies infantiles inconnues jusqu’alors et qu’ils attribuent à l’exposition aux écrans.

 

L’organisation Mondiale de la Santé pour les enfants de moins de cinq ans [5], le carnet de santé Français [6] ainsi que le CSA [7] recommandent d’éviter toute exposition aux écrans, directe ou indirecte (un écran allumé dans la pièce où se trouve l’enfant) avant l’âge de trois ans. Le CSA préconise de limiter l’exposition à quarante minutes maxima entre trois et six ans puis une heure entre six et dix ans. Michel Desmurget4, quant-à-lui, recommande de ne pas exposer l’enfant aux écrans avant l’âge de six ans. Ce sont en effet les six premières années de vie qui sont essentielles à l’apprentissage comme le rappelle A. Meltzoff [8] : « les enfants apprennent plus durant les deux mille premiers jours de leur vie qu’ils n’apprendront pendant toute autre période de six ans. »

 

Malgré ces appels à la modération, les enfants de 6 à 17 ans en France, passaient en moyenne quatre heures et onze minutes par jour devant un écran en 20154. Quels en sont les bénéfices ?

 

En ce qui concerne la réussite scolaire, la littérature scientifique est catégorique : plus un gouvernement investi dans les technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (TICE) plus les performances scolaires sont mauvaises, surtout si l’écran est utilisé en remplacement du professeur4. Quant à l’amélioration des capacités attentionnelles liée à certains jeux vidéo, elle semble également constituer un handicap à l’école. La thèse de l’amélioration des fonctions cognitives grâce aux jeux vidéo est elle-même tempérée par la corrélation négative avec les résultats académiques. Il semblerait en revanche que l’utilisation de certains jeux puisse avoir des effets positifs dans la réhabilitation. Plusieurs études pilotes réalisées dans ce domaine pourraient pousser à l’optimisme. Il est également important de souligner l’apport indéniable du numérique dans de nombreux domaines tels la santé, les télécommunications, l’activité agricole et industrielle.

 

Ce sont les effets positifs de l’utilisation récréative des écrans qui semblent devoir être tempérés. En effet un consensus scientifique semble émerger sur le potentiel addictif des jeux vidéo2 en particulier mais pas seulement. Les réseaux sociaux sont eux aussi mis en cause. À cet égard, la mini-série « Dopamine », diffusée par Arte et disponible sur internet est riche d’enseignements. Elle décrypte en six à sept minutes par épisode les addictions aux applications mobiles “conçues pour capter ton attention et activer dans ton cerveau la molécule responsable du plaisir, de la motivation et de l’addiction : la dopamine.” [9] Nous touchons ici à l’aspect économique du digital car, ne l’oublions pas, les écrans ainsi que leur contenu, qu’il soit récréatif, pédagogique ou autre, représentent un marché colossal. Les profits de certains acteurs du secteur reposent sur la publicité donc sur la fréquence d’utilisation (c’est le cas des réseaux sociaux en particulier). On peut donc se demander si santé publique et intérêts économiques font bon ménage !

 

Pour conclure, l’écran lui aussi peut être la meilleure et la pire des choses. Le digital ouvre l’accès à une multitude de services dont on aurait aujourd’hui du mal à se passer mais il est nécessaire de savoir s’en protéger afin de préserver la richesse de nos interactions humaines.

 

Muriel Lhomme
Mlhomme.psychotherapist@gmail.com

 

Références : Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, Ed.Seuil, 2019, 427p

 

[1] Neuroscientifique, il dirige au CNRS une équipe de recherche sur la plasticité cérébrale.

[2] Bavelier D. et al., « Brain on video games », Nature Reviews Neuroscience, 12,2011, pp763-8

[3] Merzenich M. et al., « Brain on video games », Naure Reviews Neuroscience, 12,2011, pp763-8

[4] Desmurget M., Le crétin digital (p293) Ed. Seuil, 2019

[5] ONU info (24 avril 2016). « Enfants de moins de cinq : l’OMS recommande moins d’écrans et plus d’activités physiques ». In news.un.org. https://news.un.org/fr/story/2019/04/1041861

[6] Carnet de Santé. https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/carnet_de_sante-num-.pdf

[7] Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. « Les enfants et les écrans : les conseils du CSA ». In csa.fr. https://www.csa.fr/Proteger/Protection-de-la-jeunesse-et-des-mineurs/Les-enfants-et-les-ecrans-les-conseils-du-CSA

[8] Meltzoff A. Cité par Rochegude A.S. « Des recherches bien vivantes pour une petite enfance bien vivante ! ». In Institut Petite Enfance. http://boris-cyrulnik-ipe.fr/

[9] Favier L. (2019) « Dopamine». In Arte.tv. https://www.arte.tv/en/videos/RC-017841/dopamine/