| Eléonore Pironneau | Décember 2018 |

 

Pourquoi est-ce qu’une photo nous touche ? Comment l’image transmet-elle son message ? 

Voici une photographie de Roman Vishniac exposée à la Photographer’s Gallery. Avant de regarder la légende et de chercher à en connaitre plus sur son auteur, suivez le guide…

 

Que ressentez-vous en regardant cette photographie ? En ce qui me concerne je suis émue par le regard de cette enfant et la beauté de son visage, ainsi que par la pauvreté de son environnement. J’ai envie de la protéger.

Derrière mes réactions émotionnelles il y a une mécanique cognitive et visuelle. Tout d’abord il y a le récepteur de l’image, vous, moi. Nous réagissons en fonction du filtre de nos expériences que nous « projetons » sur l’image. Pourtant l’histoire que l’on se raconte n’a peut-être rien à voir avec la réalité de la scène, passée depuis longtemps, et dont finalement nous savons peu de chose.

Mais, indépendamment de nos réactions, comment l’image émet-elle son message ?

D’une part par une composition qui dirige notre regard. Ici le visage attire tout de suite notre attention. Notre cerveau apprend dès la petite enfance à lire les expressions faciales, –il en va de notre survie– donc une photographie face caméra nous interpelle. De plus les lignes des bras, épaules et couvertures, ainsi que la pointe du triangle formée par l’ombre à la droite du personnage, convergent vers ce sujet central. Le flou du premier plan fait glisser le regard vers elle car l’œil préfère se poser sur une zone nette.

Dans mon imagination cette enfant est une petite fille pauvre, vulnérable, qui subit une vie difficile. Comment en suis-je venue à cette interprétation ? Après tout qu’est-ce qui me dit qu’il ne s’agit pas d’une enfant jouant dans le grenier d’une maison cossue, déguisée dans la robe d’enfant de sa grand-mère et que l’on réveille pour partager un riche repas de famille ? Je ne peux pas non plus savoir si l’expression de son visage un peu vague est l’expression distanciée d’une enfant traumatisée, celle d’une petite fille qui sort du sommeil ou d’une enfant simplement timide.

En l’absence de légende je vais subconsciemment chercher des connotations. Le noir et blanc / sépia m’indique qu’il s’agit sans doute d’une vieille photo, le pochoir sur le mur a quelque chose d’oriental. J’essaye de deviner le pays d’origine de l’enfant, Inde ? Moyen-Orient ? Europe de l’Est ?

Le fait que le personnage soit petit dans l’image est un choix indiquant que l’auteur souhaitait montrer ses conditions de vie. Cela accentue aussi l’impression de vulnérabilité de l’enfant, petite par rapport aux objets et à l’espace qui l’entoure. A part le rectangle noir sur la droite – dont l’angle est arrondi – tout est courbes et douceur, le visage ovale, les boucles des cheveux… La petite fille est enrobée par les lignes douces du molleton et des nuages peints sur le mur, et son visage auréolé par le halo de lumière sur le mur. Ceci ajoute à la sensation de son innocence, de sa pureté. Elle émerge du lit comme une petite fleur.

Voici donc ce que l’aspect visuel de cette image me raconte, mais pour plus d’informations je suis dépendante d’une éventuelle légende qui, dans le vocabulaire de la sémiologie, va « ancrer ou relayer le message iconique».

Voici la légende fournie dans l’exposition: “Sara, sitting in bed in a basement dwelling, with stenciled flowers above her head, Warsaw, ca. 1935-37”. Je lis aussi sur les murs de l’exposition que Vishniac a documenté la vie de la communauté juive en Allemagne et Pologne avant et après-guerre. Mon instinct de protection à l’égard de cette figure du passé était justifié… Je peux finalement apprécier la beauté de cette image dans sa forme comme dans son sens.

Pourtant il aurait suffi de changer le contexte et la légende pour lui faire dire autre chose. D’autres images manipulent nos émotions au profit d’intérêts commerciaux, politiques ou idéologiques. C’est pourquoi il est important de porter un regard informé, et attentif, sur les images qui nous entourent.

 

Eléonore Pironneau
www.eleonorepironneau.com