| Sofi Liot | Octobre 2019 |

 

« La sculpture est un art de plein air, la lumière du jour, celle du soleil lui est nécessaire. Pour moi le meilleur environnement et complément de celle-ci est la nature »

 

Draped Reclining Mother and Baby (Henry Moore). Photo : Jonty Wilde, reproduced by permission of the Henry Moore Foundation

 

La route est sinueuse, ses courbes pénètrent dans l’ombre d’un sous-bois pour ressortir dans la lumière d’un champ de blé, l’ombre et la lumière comme un avant-goût d’Henry Moore… Nous sommes en effet sur ses terres : Perry Green, la propriété dans le Hertfordshire où il s’est installé en 1940 après qu’il ait dû quitter, avec sa femme Irina, son atelier de Hampstead endommagé par le Blitz. Il y vécut et travailla jusqu’à la fin de ses jours en 1986.

Aujourd’hui siège de la fondation de l’artiste The Henry Moore Foundation, la propriété ouvre ses portes l’été au public.

 

Au cœur d’un parc de jardins et de champs où paissent encore aujourd’hui des moutons, la propriété comprend la résidence de l’artiste, Hoglands, mais aussi différents bâtiments construits ou transformés en ateliers, au fil  du temps, par Henry Moore. C’est donc un espace global qui nous expose à la fois l’homme et l’artiste. Toute sa vie Henry Moore est resté au contact de la nature, il s’en est imprégné, s’en est nourri et l’a transformée.

La maison, rénovée par la fondation, a gardé la disposition des meubles et des objets tels qu’ils l’étaient lors du vivant d’Henry Moore. Ses ateliers sont aussi restés « en l’état » conformément au souhait de l’artiste afin que le visiteur puisse ressentir l’atmosphère qui y régnait lors de son vivant et comprendre sa démarche. La propriété a toujours été très ouverte aux amis et aux artistes.

 

La visite de sa maison au début du parcours nous permet de comprendre ses sources d’inspiration. Ce qui frappe tout d’abord, c’est la modestie de cette maison alors qu’Henry Moore connaissait déjà le succès. Très peu de pièces, petites, ouvertes sur les jardins et remplies d’objets collectionnés sa vie durant. Ils sont posés sur des meubles ou présentés dans des vitrines : des masques africains ou océaniens, des objets rituels, des statuettes précolombiennes, des céramiques mais aussi des coquillages, des cailloux, des coraux, des ossements, une défense de narval … et aux murs, des tableaux, de Courbet et même un Picasso, dans la cuisine…Très jeune, Henry Moore arpente régulièrement les allées du British Museum et plus particulièrement celles dédiées à l’art précolombien, aux Cyclades mais aussi à l’Afrique ou l’Océanie. Les arts premiers le fascinent. Les casques des armures de la Wallace Collection aussi l’intéressent. Il en fera d’innombrables dessins dans de petits carnets.

 

Et si la maison nous évoque ses inspirations très proches de la nature et des arts anciens, ses ateliers, disséminés dans le parc, tels les massifs de fleurs d’Irina, nous permettent de comprendre son processus créatif. Au fil du temps, en agrandissant ses terres, Henry Moore multiplie et agrandit ses ateliers. Ils correspondent à chaque étape de la réalisation des œuvres. En effet, les sculptures de Moore sont l’aboutissement d’un long travail qui commence par le dessin. Toute sa vie, il dessina, au crayon ou à l’encre. Pour lui le dessin permet de regarder plus intensément. Il s’installait dans un petit cabanon de bois largement ouvert sur le jardin et remplissait ses nombreux carnets.

 

De ses origines, son père était mineur, il garde peut être l’amour de la matière. Il aime la taille directe dans la pierre ou le bois. Il dira que la taille est devenue pour lui une religion ; il aime l’idée de partir d’un bloc et de trouver la sculpture qui est à l’intérieur. Et s’il commence avec la pierre et le bois, par la suite c’est le plomb et le bronze qui lui permettront une souplesse, un étirement de la forme comme les traits de son crayon sur le papier. De grands ateliers comme le Top Studio recevant une lumière zénithale lui permettront de réaliser ses pièces les plus importantes.

 

Mais quand la taille de ses œuvres augmenta, il privilégia le travail à partir de maquettes. Des  maquettes préparatoires qui tenaient dans la paume de la main pour pouvoir les manipuler sous tous les angles. Et l’atelier qu’il leur dédia, tout comme sa maison, est rempli d’objets qu’il rapporte de ses promenades : des galets, des racines, des feuilles, la nature est pour lui une source inépuisable d’inspiration. C’est en étudiant la nature, la Nature’s way, qu’il a découvert ses formes et ses rythmes dira-t-il. Il fut fasciné par les crânes d’un rhinocéros et d’un éléphant qu’on lui avait offerts. L’enveloppe solide qui protège une complexité de détails délicats l’inspire. Son travail est un véritable dialogue entre le sculpteur et ces objets de la nature.

 

Puis, quand la pièce lui convenait, il en réalisait des prototypes plus grands en plâtre ou en bois dans  un autre atelier. Le plâtre encore humide lui permet de modeler et une fois sec il revient à la taille. Les grandes vitres de ses ateliers lui permettent de suivre la lumière naturelle au fil de la journée et des saisons sur ses pièces et ainsi de modeler leurs courbes avec le soleil. Il donne à ses sculptures les rondeurs des galets et le poli des pierres usées par le vent.

 

Et quittant ces studios et ces œuvres en devenir, nous arrivons dans le parc qui nous présente une vingtaine de sculptures que l’on découvre sur les pelouses ou au détour d’un chemin. On tourne autour des œuvres, on s’en éloigne puis on s’en rapproche pour rentrer dans l’intimité de l’œuvre. Les sculptures offrent différents points de vue et autant d’émotions. De rassurantes, elles peuvent très vite devenir inquiétantes mais toujours poétiques. On y retrouve tous les éléments vus auparavant dans sa maison comme les ossements, notamment dans The Arch, sorte de squelette simplifié monumental inspiré des arcs antiques. La figure humaine traverse toute son œuvre comme ses Reclining Figures constituées d’éléments abstraits espacés et qui, avec un peu de recul, recomposent une femme allongée reposant sur ses coudes dans un tranquille abandon.

 

Ces sculptures monumentales se détachent magnifiquement du ciel comme un paysage. Entre figuration et abstraction, Henry Moore a offert une nouvelle dimension à la sculpture, ce qui en fait sa modernité. Dans une constante recherche de la ligne parfaite, il épure et atteint l’essentiel. Après la naissance de sa fille, il travailla beaucoup sur le thème de la maternité et de la famille. Une forme en enveloppe une autre plus petite, la protégeant, comme la Large Upright Internal/ External Form à l’extrémité du parc. La dernière pièce monumentale qu’il réalisa, la Large Figure in a Shelter, évoque un autre thème  qui lui est cher, celui du rapport entre l’extérieur et l’intérieur, thème qui lui fut inspiré des casques qu’il dessina à la Wallace Collection.

 

Ses différents ateliers lui permirent de sculpter des œuvres monumentales chez  lui en pleine nature et c’était la destination qu’il voulait pour elles, qu’elles sortent des musées, qu’elles soient dans des parcs publics afin que tout le monde puisse les voir.

Il se dégage des sculptures d’Henry Moore une force et une douceur rassurante, une sensation de paix comme celle de la campagne environnante. La figure humaine se confond avec le paysage. Henry Moore place ainsi l’Homme au cœur de la Nature. Son œuvre est un modèle d’humanisme, on a envie de se blottir dans ses sculptures et de se laisser caresser.

 

Sofi Liot.
sofi.liot@gmail.com

 

Une magnifique exposition des dessins d’Henry Moore complète ce parcours. Jusqu’au 27 octobre.
https://www.henry-moore.org