| Hélène Guild | Décembre 2018 | 

L’illustre jardin botanique de Chelsea abrite 5 000 plantes de collection. Havre de paix et oasis de verdure pour les passionnés ! Photos : Cécile Faure

 

Microclimat de la Tamise

Jardin botanique riche de quatre siècles d’aventures scientifiques, le Chelsea Physic Garden vous accueille avec ses grenadiers (Punica granatum) chargés de fruits, ses ginkgos (Ginkgo biloba) aux feuilles dorées comme des écus d’or et une centaine d’arbres plus intéressants les uns que les autres. À l’automne, ces arbres annoncent la couleur, au printemps ils exhibent fièrement leurs bourgeons. Imaginons ce jardin comme un îlot tempéré au milieu d’un Londres plus frais. Comme dit justement Erik Orsenna1, “Tout jardin est, d’abord l’apprentissage du temps, du temps qu’il fait, la pluie, le vent, le soleil et le temps qui passe, le cycle des saisons”. Le climat au bord de la Tamise est vraiment plus doux qu’ailleurs et la température baisse rarement en dessous de -2 degrés. Cette particularité explique la diversité climatique des collections et la floraison précoce de certaines espèces comme les perce-neiges en janvier. Les murs de briques tout autour du jardin permettent de conserver la chaleur et de protéger les plantes du vent dominant. Ainsi on peut dire que le printemps arrive d’abord par Chelsea !

 

Exotisme des tropiques

L’histoire du Chelsea Physic Garden remonte à 1673 quand le jardin est réservé aux jeunes apothicaires. Les plantes sont alors la seule source de médicaments et le jardin est le lieu de production des plantes médicinales recommandées. C’est sous l’impulsion du célèbre Hans Sloane que le jardin devient une référence dans le monde de la botanique et s’ouvre aux nouvelles latitudes. Ce médecin, qui a une passion pour les plantes, s’embarque pour la Jamaïque en 1687 et revient quelques années plus tard fortuné avec des produits exotiques qui feront la révolution en Europe. Sloane observe les femmes en Jamaïque qui préparent un délicieux breuvage. Il découvre les bienfaits et la recette du cacao mélangé à des épices et du lait. Dans ses bagages, il revient aussi avec l’écorce de Cinchona officinalis, source de la précieuse quinine, un alcaloïde cristallin naturel de couleur blanche, qui possède des propriétés antipaludique, antipyrétique, anti-inflammatoire et analgésique. Sloane, homme éclairé, a le sens des affaires et décide d’acheter le grand domaine du manoir de Chelsea pour approfondir sa connaissance des plantes. Francophile, il est correspondant de l’Académie Royale des Sciences. Il échange avec plusieurs sociétés scientifiques en Europe. La petite histoire dit que sa fameuse recette de chocolat chaud aurait été achetée plus tard par les frères Cadbury ! Depuis Sloane, les collections du Chelsea Physic Garden se sont enrichies sous l’influence des chasseurs de plantes des 18ème et 19ème siècles.

 

Profession “jardinier en chef”

Les professions de « jardinier en chef », « jardinier paysagiste » et « horticulteur » s’ouvrent de plus en plus aux femmes. Preuve est que les finalistes du Chelsea Flower show sont souvent des femmes ! En rencontrant Nell Jones, jardinier-en-chef, responsable des collections végétales, je comprends la complexité de ce métier fascinant qui repose sur des années d’expérience et sur une solide connaissance botanique. Nell a fait ses débuts en tant que bénévole après avoir été chasseuse de têtes. Après sept ans, elle est nommée responsable des collections de plantes du Chelsea Physic Garden. Véritable chef d’orchestre d’une équipe de 20 personnes (jardiniers professionnels, apprentis et bénévoles), elle planifie toutes les saisons. A la veille de l’hiver, elle s’assure par exemple que toutes les plantes sont protégées du gel ou du vent. 200 pots doivent rentrer dans les serres pour l’hiver. Les autres sont enveloppées dans des voiles d’hivernage ou du papier bulle. La magnifique collection de pélargoniums sera bien au chaud dans la serre tempérée pour la saison froide ! Une autre serre est réservée aux boutures sur des grandes tables en pleine lumière. Nous passons ensuite devant un tableau destiné aux apprentis indiquant une dizaine de noms latins à apprendre chaque semaine. On ne rigole pas avec la nomenclature ! Chaque plante est référencée dans un grand registre et étiquetée. Le travail est méthodique car chaque spécimen a été sélectionné par chaque génération de “jardinier en chef”. Au détour d’un couloir, je découvre une cuisine chaleureuse qui accueille l’équipe avec un délicieux carrot cake au milieu de la table. Un jardinier n’est jamais loin d’une tasse de thé !

 

Poison et guérison

N’oublions jamais que ce jardin est un laboratoire végétal. Nell indique du doigt la plante qui a décimé l’humanité : la plante de tabac, Nicotiana tabacum. Le nom générique Nicotiana fait référence à Jean Nicot, ambassadeur de France à Lisbonne qui a introduit le tabac à la cour du roi de France, afin de soigner les migraines de Catherine de Médicis. L’adjectif spécifique tabacum, vient d’un mot arawak qui désignait les feuilles roulées que les habitants de Haïti et de Cuba fumaient lorsque Christophe Colomb découvrit l’Amérique. Nell explique qu’aujourd’hui cette plante retrouve des lettres de noblesse avec son utilisation dans les manipulations génétiques ! Elle est utilisée dans des recherches sur le traitement du virus grippal aviaire H5N1 et la production d’albumine humaine et plus récemment pour développer un vaccin pour combattre le virus Ebola. Telle est la mission du jardin botanique : être un conservatoire de plantes pour sauver les espèces en voie de disparition et pour conserver des spécimens exceptionnels. Au 21ème siècle, un “jardinier en chef” garde bien sûr les gestes ancestraux mais doit aussi être capable d’une démarche scientifique en comprenant la classification génétique des plantes (APG) et l’enjeu de la biodiversité végétale.

 

Index Seminum

En 1682, John Watts, grand précurseur, commence un programme d’échange de spécimens avec le jardin botanique de l’Université de Leiden. Le Chelsea Physic Garden fait partie d’un réseau d’échange gratuit de semences avec 368 autres institutions botaniques dans 37 pays étrangers. Les semences sont récoltées régulièrement dans le jardin, nettoyées, triées et classées. Elles sont ensuite conservées en chambre froide pour garantir une longue durée de vie. Les enveloppes arrivent d’autres pays avec ces timbres exotiques qui font rêver aux destinations lointaines et qui transportent des graines tant attendues. L’Index Seminum est un inventaire de ces semences qui existe toujours sous sa forme manuscrite même si l’ère numérique est arrivée jusqu’au royaume de la botanique.

 

Hélène Guild

 

A savoir :

  • Du 26 janvier au 3 février 2019 : “Heralding Spring”
    120 variétés de perce-neige (Galanthus, du grec gala, lait, anthos, fleur).
    A savoir le perce-neige contient un ingrédient actif :  la galantamine (substance dérivée du perce-neige utilisée pour traiter la maladie d’Alzheimer et maladies cérébrovasculaires)
  • Devenez membre pour avoir accès au jardin toute l’année, pour participer à différents évènements et pour avoir accès à trois jardins de référence (Great Dixter & Garden, Oxford Botanic Garden & Arboretum et Borde Hill Gardens)
    Friend’s membership pour £52 par an.
  • Janvier 2019 : Nouveau café au Physic Garden (Garden café par Rocket & Radish Limited)