| Muriel Lhomme | Novembre 2019 |

 

 

 

Comment vivre cette séparation ? Comme une liberté offerte ou plutôt comme un manque, une absence ?

 

C’est une étape importante, un vrai chamboulement puisque le départ du dernier enfant remet en question la dynamique familiale. Pour le ou les parents, se pose la question de savoir comment cette nouvelle séparation peut être vécue. Va-t-on pouvoir se retrouver soi-même ? Comment le couple va-t-il vivre cette nouvelle étape ? L’adolescent va-t-il quitter le nid confiant ? Cette séparation nous ramène peut-être, nous parents, à notre propre expérience car nous avons nous aussi quitté le cocon familial. Notre propre histoire va-t-elle influencer la façon dont nous vivons cette séparation ?  Autant de questions qui se posent consciemment ou non. Cette étape, une séparation, s’inscrit dans la continuité et pourtant il s’agit d’une césure nécessaire et transformatrice pour l’enfant.

 

Des séparations, il y en a eu bien d’autres au fil des années. La naissance de l’enfant signe la fin d’une fusion, la mère peut éprouver un sentiment de vide. Elle apprend à tisser ses premiers liens, souvent fusionnels, avec l’enfant. Elle l’entoure d’amour, répond à ses besoins, l’éveille, l’encourage, le couvre d’attentions. L’enfant a besoin d’une relation sécurisante pour évoluer. Un dialogue s’établit, sans paroles. L’illusion d’une fusion cède progressivement le pas à l’individuation par l’apprentissage progressif du langage. L’enfant s’éloigne subrepticement. Il ne répond peut-être pas tout à fait aux attentes de la mère. Elle peut ne pas comprendre, se sentir inadéquate. L’enfant devient peu à peu un autre, s’affirmant progressivement dans sa singularité. Il explore le monde autour de lui sous l’œil attentif, parfois inquiet de la mère. Premiers interdits, premières transgressions auxquelles il faudrait répondre avec habileté tant les expériences infantiles sont importantes dans la formation du monde émotionnel adulte. Très tôt dans la vie de son enfant, la mère devra, si elle le peut, apprendre à lâcher prise, permettre au tout-petit d’apprendre à partir de ses propres expériences.

 

Au fil des années les interactions s’enrichissent, se modulent, se nuancent. Cet être que l’on supposait malléable se différencie progressivement en se singularisant. Il échappe à la mère. Il se dérobe à ses perceptions, à son contrôle, à ses attentes. Elle va devoir s’adapter à nouveau. Voir son enfant grandir, c’est accepter de changer, trouver en soi de la souplesse, une certaine distance par l’humour, de l’humilité et beaucoup de patience. C’est aussi prendre le parti de la confiance, en eux, en soi et chercher à le comprendre. Avant qu’il ne quitte la maison et comme s’il s’y préparait, l’enfant est déjà un peu parti, la vie intime de la famille s’est transformée, les signes de tendresse se sont espacés. Il cherche à quitter l’enfance, à affirmer son altérité. L’adolescence est une phase de transition intense et difficile, tant sur le plan émotionnel que physique.

 

Au gré des années, c’est avec l’amour et la confiance des parents mais aussi contre eux, qu’il construit son individualité. Il suscite parfois des conflits qui peuvent paraître insurmontables s’ils ne sont pas compris comme étape nécessaire au développement de l’adulte en devenir. Le parent peut se voir défié. Sa réponse s’élabore le plus souvent à partir de sa propre expérience, de sa relation à ses propres parents et par extension au monde extérieur. Il a pour repère son histoire personnelle. Peut-être lui permettra-t-elle d’accepter la construction d’une altérité, de faire confiance et de permettre à l’adolescent d’apprendre à partir de ses expériences. N’est-il donc pas logique que ce départ renvoie le parent à son propre vécu ? Peu à peu, l’enfant quitte le nid, un certain silence s’installe. Rien ne sera plus comme avant. Ces chers enfants, épicentre de la famille, fruit d’une attention particulière, source de joies, de craintes, d’interrogations, d’inquiétudes et de tristesses parfois, ont sollicité une énergie de tout instant. Ils ne sont plus notre quotidien. Mille questions nous assaillent : « comment va-t-il prendre son envol ? Est-il assez vigilant, intuitif pour faire face à l’imprévu ? ».

 

Nous voilà seuls, face à nous-mêmes, désorientés. Qui sommes-nous ? Nous voilà coincés entre deux générations, parents à qui nous devons notre existence et enfants à qui nous avons donné la vie. Les rôles changent… et maintenant ? Va-t-on savoir se réapproprier une vie toute personnelle détachée des tracas familiaux ? Cette étape n’est pas sans ambiguïté pour l’adolescent mais qu’en est-il du parent ? Il est certes toujours bien présent dans la vie de cet enfant devenu adolescent mais son rôle s’estompe. Il n’est plus parent au quotidien mais parent de loin. Il lui faut prendre la mesure du bouleversement et puiser en lui-même les ressources qui lui permettront de s’adapter une fois de plus à une nouvelle vie centrée sur la réalisation d’une vie toute personnelle. Ce n’est pas chose facile. Il lui faudra faire preuve de flexibilité et de créativité pour se réinventer.

 

Cette phase nous ramène à nous-mêmes, à nos expériences d’enfance, au rôle familial dans lequel nous avons pu nous sentir enfermés. Adulte, en visite chez nos parents, nous revêtons ce rôle qui était le nôtre enfant si nous n’y prenons pas garde. Il faut parfois se défaire de certains schémas pour se reconstruire et aborder cette séparation comme une liberté offerte. Mais que faire de tout ce temps ? La vie reprend son cours. Il y a un avant et un après. On se surprend à savourer ces moments avec soi-même, pour soi-même, l’esprit libéré des contraintes du quotidien familial. Le couple parental se retrouve couple tout court, face à lui-même mais ne sait pas encore ce qu’il va devenir. Il doit peut-être retrouver des sensations du début de sa formation, avant que n’arrivent les enfants. En quelque sorte, le couple doit retrouver une nouvelle source d’énergie pour prendre plaisir à vivre ensemble.

 

Muriel Lhomme
Mlhomme.psychotherapist@gmail.com

 

Références :
FLEM Lydia, Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, Edition du Seuil, 2009, 169 pages. Nous recommandons cette lecture particulièrement éclairante.