| Sofi Liot | Mars 2020 |

 

 

Les peintres qui ont travaillé pour la East India Company pendant plusieurs décennies ont érigé l’illustration naturaliste au rang d’œuvre d’art. Ils sont pourtant, pour la plupart, restés anonymes ou oubliés dans les réserves des plus grands musées.

 

C’est cette injustice que vise à réparer l’exposition qui leur rend hommage à la Wallace Collection. En effet, sous les armures de Sir Wallace, nous est proposée une sélection de planches aquarellées et l’on ne peut que succomber au charme de ces œuvres d’une splendeur et d’une délicatesse infinies. Mandatés par les officiels de la Company, ces artistes devaient illustrer la faune, la flore mais aussi l’architecture ou les cérémonies des régions indiennes qui entraient sous la domination britannique. Ces planches aquarellées furent rassemblées sous forme d’albums aux noms de leurs commanditaires. L’exposition met en lumière cette collaboration qui dura de la fin du XVIIIème siècle au début du XIXème siècle (1770-1840) et fit naître un art hybride mêlant la tradition miniaturiste de la cour moghole et l’illustration  des travaux scientifiques et naturalistes très en vogue à cette période en Europe. C’est la première fois qu’on leur dédie une exposition au Royaume-Uni.

 

Claude Martin, mécène 

À l’origine de ces projets, il y a un homme qui fut le plus grand mécène d’art indien de la fin du XVIIIème : Claude Martin. C’est son poignard, conservé à la Wallace Collection, qui nous accueille à l’entrée de l’exposition. Son manche de cristal de roche incrusté d’émeraudes et de rubis témoigne de sa richesse mais aussi de son goût très raffiné. Français d’origine, il déserta la Compagnie française des Indes orientales pour la English East India Company. À la fois planteur d’indigo, marchand de diamants, de châles ou de sucre, sa fortune était immense et il se fit construire à Lucknow un palais pour lequel il fit travailler les meilleurs artistes indiens de l’époque. Lucknow, cité flamboyante à l’est de Delhi connaissait alors son âge d’or artistique après que les artistes aient fui Delhi alors ruinée. Grand collectionneur d’armes, Claude Martin avait aussi dans sa bibliothèque l’Histoire Naturelle des Oiseaux du botaniste français Buffon et l’aurait mise à la disposition des artistes pour qu’ils s’en inspirent.

 

Company School

Certains de ces artistes avaient auparavant travaillé pour la cour moghole et, s’ils en ont respecté certaines traditions issues des ateliers de miniatures perses, ils gardèrent chacun leur propre style. Ils furent regroupés sous le nom de Company School  mais le terme école paraît inapproprié tant ces peintres excellaient chacun dans leur propre domaine : la faune, la flore, l’architecture ou les portraits. Ils provenaient de régions, de castes mais aussi de religions différentes.

Grâce à la virtuosité de ces artistes, ces projets dont la finalité était commerciale ou politique devinrent de véritables projets artistiques. Claude Martin fit venir le papier et les aquarelles d’Angleterre. La tradition indienne très décorative représentait l’animal ou le végétal dans son milieu, la commande européenne plus scientifique exigea qu’il soit isolé sur un fond blanc. Les artistes se plièrent à cette demande mais leur sensibilité, leur sens aigu de l’observation, leur connaissance parfaite de la nature indienne donnèrent des œuvres étonnantes de vérité.

 

Une autre mécène, Lady Impey

Grâce à l’enthousiasme d’une autre mécène, Lady Impey, l’épouse du Juge en Chef du Bengale, un autre projet suivit mais à Calcutta, autre ville flamboyante à cette époque. Avec sa famille, elle résidait dans un palais au milieu d’un parc dans lequel elle avait installé une ménagerie. Ce décor servit de support à un magnifique album. L’artiste le plus prolifique de cet album fut Shaikh Zain Ud-Din. Alliant la méticuleuse technique des ateliers moghols, il incarne une magnifique synthèse de la sensibilité indienne et de la tradition européenne de l’illustration d’Histoire Naturelle. Le rendu du plumage des oiseaux ou des insectes posés sur les feuilles est d’une finesse et d’une précision inouïes. Les poissons semblent nager, les pétales des fleurs frissonner sur le papier… Ces planches sont pour la plupart annotées en bas à gauche du nom de l’animal ou du végétal avec parfois ses dimensions et ceci sous la signature de l’artiste.

 

Le bengali Haludar

Un autre artiste émergea à la fin du XVIIIème siècle : le bengali Haludar, mandaté par un chirurgien écossais, le Dr Francis Buchanan-Hamilton. Son rendu des fourrures d’animaux ou des écailles des poissons, qu’il pulvérisait d’argent, tout comme le dégradé subtil des couleurs, sont d’une virtuosité hypnotique.

 

L’album dit de Vellore

L’album dit de Vellore nous présente plutôt la vie sociale indienne avec des représentations d’artisans ou cérémonies. Les processions religieuses peuvent compter des centaines de personnages tous individuellement représentés. Le détail des motifs des vêtements relève de la miniature. Certains de ces artistes avaient auparavant travaillé dans des ateliers textiles. Toujours aussi admirablement détaillé, cet album est attribué à Yellapah de Vellore que l’on peut voir représenté dans son atelier au début de l’exposition. La représentation des chevaux de courses était un thème très apprécié et c’est Shaikh Muhammad Amir de Karraya qui y excellait dans son atelier de Calcutta. On ne peut s’empêcher d’y voir des références aux tableaux de l’artiste anglais contemporain George Stubbs.

 

Les dessins d’architectures de Ghulam Ali Khan

Quant aux dessins d’architectures, le maître en est Ghulam Ali Khan. Il domina la scène artistique du début du XIXème siècle. Descendant d’une longue lignée d’artistes de la cour, il fut peintre de portraits à la cour mais aussi architecte et réalisa de nombreux dessins d’architectures. Il est l’artiste phare de l’école de Delhi et travailla avec son cercle familial. Certaines planches malheureusement anonymes nous montrent l’incroyable finesse de ces dentelles architecturales dans des perspectives totalement maitrisées. Elles sont rassemblées dans l’Album Fraser, du nom des frères à l’origine de ces commandes visant la conservation de ces monuments.

 

Sita Ram

Une des dernières commandes de la East India Company fut celle du Gouverneur Général Hastings qui demanda à Sita Ram de l’accompagner pour une tournée d’inspection dans le nord de l’Inde. Totalement affranchi de la tradition indienne, Sita Ram excella dans une manière pittoresque tout à fait anglaise. La modernité du dernier tableau de l’exposition en est surprenante.

 

L’apparition de la photographie rendit ces projets obsolètes et certains de ces albums furent dispersés et revendus à la mort de leurs commanditaires. D’autres servirent de références à d’éminents scientifiques comme l’ornithologue Latham avant d’être oubliés dans les réserves du Victoria and Albert Museum, des Jardins Botaniques de Kew ou d’Edinburg durant la période post coloniale et jusque dans les années cinquante. Ils sont le témoignage d’espèces, de variétés ou de coutumes aujourd’hui disparues. Mais au delà de cet intérêt scientifique, cette exposition nous montre la richesse de cette période artistique et permet une reconnaissance bien méritée pour ces artistes inspirés qui sont parmi les plus grands de l’art indien.

 

Sofi Liot
Sofi.liot@gmail.com

 

Forgotten Masters: Indian Paintings for the East India Company

jusqu’au 19 avril 2020

Wallace Collection
https://www.wallacecollection.org