| Agnès Anquetin-Dias | Mai 2019 |

 

Le West End, en tant que fief théâtral doit son nom au fait qu’il s’est développé à partir du XVIIème siècle, à l’ouest de la Cité de Londres. Mais avant Covent Garden et Soho, Shoreditch et Southbank ont été les premiers quartiers des théâtres à Londres.

Jusqu’au XVIème siècle, les troupes de comédiens ne disposaient pas de bâtiments réservés aux représentations et jouaient souvent dans les arrières cours des auberges londoniennes. Mais ces rassemblements bien « arrosés »  perturbaient l’ordre public et la Cité finit par interdire tout spectacle public à l’intérieur de sa juridiction. C’est ainsi que le premier bâtiment construit pour être spécifiquement un théâtre l’a été en 1576 à l’extérieur des remparts de la ville, à Shoreditch. Il fut baptisé The Theatre. La construction un an plus tard d’un autre théâtre tout proche, The Curtain, fit de cet endroit le premier lieu des théâtres. C’est là que Shakespeare a commencé à travailler à Londres.

 

Après des démêlés judiciaires avec le propriétaire du terrain du Theatre, la compagnie commence par déménager à coté, au Curtain puis part à Southwark créer son nouveau théâtre appelé The Globe. D’autres théâtres, The Rose et The Swan, s’étaient déjà implantés sur cette rive sud de la Tamise qui présentait l’avantage d’être à la fois proche du pont la reliant à la Cité et en dehors de la juridiction de la ville. C’était, d’ailleurs pour les Londoniens, un lieu de divertissement car on y trouvait aussi des combats d’animaux, d’innombrables tavernes, bordels et maisons de jeux. Les Puritains – qui ne manquèrent pas dans leur critique du théâtre, de l’associer à l’intempérance et à la luxure – font fermer tous les théâtres en 1642. Une fois démoli, le Globe a fait place à des logements qui ont empêché qu’on le reconstruise au même endroit quand on a voulu le faire au XXème siècle. C’est donc 200 mètres plus au sud que l’actuel Shakespeare’s Globe, reconstruit à l’identique, a ouvert ses portes en 1997.

 

Avec la fin de la dictature Cromwell et le retour d’exil de Charles II, les théâtres réapparaissent. Le Theatre Royal Drury Lane est fondé en 1663 dans Covent Garden récemment urbanisé par Inigo Jones qui en avait fait la place à la mode. le Theatre Royal Drury Lane est non seulement le plus ancien endroit théâtral dans Londres, puisque un théâtre s’y trouve encore entre Catherine Street et Drury Lane, mais la date de construction du bâtiment actuel – 1802 – en fait aussi le plus ancien théâtre de la capitale.

Les licences de théâtre accordées par le roi y ont permis pour la première fois aux femmes, en Angleterre, de jouer les rôles féminins sur scène.

Pendant ce temps là, plus à l’ouest du côté de St James Palace tout un quartier se constitua autour de la place carrée de St James’s Square. Ce fut d’autant plus une adresse recherchée que l’incendie du Whitehall en 1698 fit de St James Palace la principale résidence royale à Londres.

 

C’est à la lisière de ce quartier très select que se trouve le deuxième théâtre fondé dans le West End, à Haymarket. Le marché qui a donné son nom à la rue existait encore, lorsqu’un théâtre y fut construit dès 1705.

 

Ce théâtre d’abord nommé Queen’s en l’honneur de la reine Anne devint avec l’accession au trône de Georges I, the Kings Theatre. Son nom continua ensuite à changer en fonction du sexe du monarque : Her Majesty’s theatre durant le règne de Victoria ; His Majesty’s theatre entre 1901 et 1952 et Her Majesty’s lors du couronnement de Elisabeth II.

Le bâtiment actuel a été construit en 1897 par Charles John Phipps qui terminait ici une brillante carrière d’architecte de théâtres. Son édifice qui ressemble à un hôtel de ville abrite The Phantom of the Opera depuis 1986 !

 

Un théâtre qui s’appelle aujourd’hui Theatre Royal Haymarket, ouvrit ses portes de l’autre côté de la rue Haymarket, en 1720. Cette date en fait le 3ème du West end. Le bâtiment actuel qui lui a succédé en 1821, est l’œuvre de John Nash. L’architecte reconstruisit le théâtre un peu plus au sud de manière à ce que son portique à fronton et colonnes soit dans la perspective de la rue Charles Street qui conduit à St James Square !

C’est dans le voisinage du Theatre Royal Drury Lane qu’un quatrième théâtre est fondé en 1732, devenu aujourd’hui le Royal Opera House. L’édifice actuel construit en 1858 se trouve au cœur d’un vaste ensemble rénové au XXème siècle qui a intégré le Floral Hall de l’ancien marché pour en faire un spectaculaire foyer de l’opéra.

Le marché tôt installé dans le nouveau quartier de Covent Garden s’était à un tel point développé que la gente distinguée qui y résidait avait fui, dés le XVIIIème siècle, plus à l’ouest.

Le Strand, au sud de Covent Garden, est également abandonné à la même époque par l’aristocratie qui avait fait édifier de somptueuses demeures sur les rives du fleuve. Après que St James fut devenu résidence officielle du roi, la route qui reliait la Cité aux palais de Westminster et de Whitehall n’était plus une adresse digne de ce nom pour les courtisans.

Des théâtres qui ont fleuri nombreux au XIXème siècle sur le Strand, trois subsistent : L’Adelphi dont le nom est à relier aux demeures du XVIIIème siècle construites par les frères Adam de l’autre côté du Strand. L’ensemble a fait place dans les années 30 à un monumental immeuble Art Déco qui a gardé le même nom. La façade du théâtre construite en 1930 par Ernest Schaufelberg dans le style Art Déco lui fait d’une certaine manière écho. Le théâtre est en tout cas bien différent de celui décrit par Charles Dickens dans son premier roman, Les Aventures de Monsieur Pickwick.

 

Charles John Phipps a construit les deux autres théâtres sur le Strand : le Vaudeville, en 1870 et le Savoy, en 1881. Ce dernier fit sensation par l’usage pionnier qui y était fait de l’électricité. L’impresario Richard d’Oyly Carte qui avait faire construire le théâtre pour y présenter les opéras comiques qu’il produisait eut l’idée de flanquer le théâtre d’un luxueux hôtel qu’il fit construire par Thomas Edward Colcutt.

 

Si les Savoy, tant l’hôtel que le théâtre, n’ont plus rien à voir avec leur aspect d’origine, le théâtre du Palace que Richard d’Oyly Carte a aussi fait édifier par T E Colcutt, en 1891,  trône inchangé sur Cambridge Circus. Le monument a d’autant plus de théâtralité que sa façade brique et grés donne sur une place qui est au carrefour des Charing Cross Road et Shaftesbury Avenue. Ces deux voies ont été percées à la fin XIXème siècle pour se débarrasser des logements insalubres de cette zone du quartier de Soho qui avait alors bien perdu le caractère aristocratique de ses débuts !

 

Le Lyric a été construit en 1888 dans la toute nouvelle Shaftesbury Avenue. Édifié par  Charles John Phipps, il en est le plus vieux théâtre.

 

The Shaftesbury’s conçu par Bertie Crewe en 1911 à l’autre bout de la rue, coté High Holborn, en est le plus récent.

 

C’est le lendemain de l’abolition de la censure théâtrale, en 68, que la comédie musicale rock Hair, a été présentée au Shaftesbury’s où pour la première fois des nudités étaient montrées au théâtre. L’écroulement du plafond met fin, en 1973, au spectacle qui frisait les 2000 représentations !

En décembre 2013 à l’ Apollo, autre théâtre de Shaftesbury Avenue, le violent orange qui s’était abattu sur Londres une heure auparavant a  provoqué en plein spectacle l’effondrement du plafond. Les vérifications routinières faites tous les trois ans n’avaient manifestement pas suffi.

 

Les toits de tous les théâtres historiques de Londres ont, dés lors, fait l’objet d’une inspection à la suite de laquelle un programme de renforcement des plafonds et de restauration des auditoriums a été mis en place. Les fermetures des théâtres ont été programmées en conséquence entre les représentations et la solution trouvée pour les Misérables joués sans interruption au Queen’s depuis 2004 a été d’en interrompre la représentation le 13 juillet prochain pour qu’elle déménage, le temps des travaux, au Gielgud.

Les théâtres Queen’s et Gielgud conçus pour être jumeaux occupent chacun un coin du même bloc d’immeubles mais l’harmonie architecturale entre les deux théâtres a disparu lors du bombardement du Queen’s en 1940.

 

Le Gielguld s’est appelé un temps The Globe mais a changé de nom, en 1994, pour permettre au théâtre de Shakespeare de reprendre le sien au moment de la reconstruction à Southbank. Le nom de Gielgud a alors été choisi en l’honneur du grand acteur shakespearien, pour ses 90 ans ! 

 

Le nom du Queen’s est un hommage rendu à la reine Alexandra, épouse d’Edouard VII sous le règne duquel les 2 théâtres ont été construits, en 1907.  

 

William Georges Robert Sprague, leur architecte a ainsi conçu par paires plusieurs théâtres du West End. C’est le cas du Wyndham’s et du Noel Coward adossés l’un à l’autre entre Charing Cross Road et St Martin’s Lane ; de l’Aldwych et du Novello  qui occupent de part et d’autre de l’hôtel Waldorf les 2 extrémités d’une parcelle donnant sur la rue Aldwych ou encore des théâtres Ambassadors et St Martin’s qui voisinent si bien à West Street que l’intrigue policière d’Agatha Christie, The Mousetrap (La Souricière) d’abord jouée aux Ambassadors puis à partir de 1974 à St Martin’s, est à l’affiche dans cette rue depuis 1952 !

Earlham Street, qui est au nord de Covent Garden une des 7 rues rayonnant à partir de la colonne du Seven Dials, aligne 2 théâtres : Le Cambridge qui a la simplicité des théâtres des années 30 et le Donmar Warehouse qui a celle de l’entrepôt qu’il a commencé par être du temps de l’existence du marché. Situé dans le West End qui est l’équivalent à Londres du Broadway new yorkais, son répertoire expérimental et sa petite salle de 251 sièges l’apparente plutôt aux productions off Broadway.

Bon nombre de théâtres sont actuellement dispersés dans Londres. Le plus célèbre d’entre eux, Le National Theatre a d’une certaine manière recréé un nouveau theatreland à Southbank en s’installant en 1976 non loin de l’actuel fief londonien de Shakespeare. Il est en tout cas amusant de considérer que le Shakespeare’s Globe au pittoresque toit de chaume a ouvert ses portes 20 ans après le National Theatre à la tranchante architecture !

Agnès Anquetin-Dias
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