| Eléonore Pironneau | Novembre 2019 |

 

La magnifique photographie ci-contre fait partie de l’exposition The Moon organisée par le National Maritime Museum à Greenwich. Tentons d’en analyser les différents niveaux de signification.

 

Ici, l’image est un récit. Elle nous raconte un moment de l’aventure spatiale américaine. Les signes visuels en sont le noir du vide cosmique, la planète bleue que l’on reconnaît comme la terre, le drapeau américain, la combinaison spatiale. Nous avons néanmoins besoin de la légende pour connaître les détails de la mission, du personnage et du photographe.

 

Intéressons-nous aux significations apportées par les éléments purement formels de la composition : le noir du ciel occupe une grande partie de l’image, ce qui met l’accent sur l’importance de la notion d’espace dans le récit. Le placement du personnage en bas du cadre suggère une pesanteur, un ancrage, mais la ligne d’horizon n’est ni droite ni horizontale et l’homme n’est pas vertical comme sur terre : avec sa silhouette blanche ciselée contre le noir il semble suspendu dans le cosmos. Ces lignes de guingois et la terre dans le champ de vision nous forcent à changer notre point de vue.

 

La forme triangulaire du drapeau ainsi que celle formée par l’ensemble cosmonaute + drapeau pointe vers le demi-cercle de la terre. Ce point clair est petit mais très présent du fait de son contraste en taille et luminosité avec le fond noir. Le drapeau constitue un personnage à part entière. Il est aussi grand que l’homme qui semble être en conversation avec lui. Le renversement d’échelle fait apparaitre la petite planète terre comme la tête du drapeau-personnage. D’une certaine manière elle le couronne, et cette association donne à la notion “Etats-Unis d’Amérique” une dimension universelle. D’autant plus que le drapeau au premier plan, bien net, a plus importance du point de vue visuel comme sémantique que la terre située derrière, légèrement floue.

 

À la place du visage du cosmonaute il y a le drapeau des Etats-Unis, ce qui pourrait lui donner le statut d’un soldat anonyme représentant son pays. En effet, le personnage  nous évoque un chevalier dans son armure. La couleur blanche de son scaphandre lui donne une connotation positive : ce cosmonaute illuminé par la lumière du soleil devant le vide de l’espace est le héros qui a vaincu l’inconnu.

 

Cette très belle image est comme on le voit plus qu’une simple photographie relatant un événement passionnant sur le plan humain et technique. Intentionnellement ou non c’est une image de propagande. Un drapeau est un signe en soi avant même d’être le signe de quelque chose : c’est la bannière sous laquelle se rassemble une communauté qui partage certaines valeurs. En symbolisant un groupe d’hommes, et non tous les hommes, le drapeau exclut tout autant qu’il rassemble : planter un drapeau c’est affirmer symboliquement la domination des valeurs de l’État ou du groupe représenté par opposition aux valeurs d’autres groupes. Nous nous sommes habitués à voir le drapeau américain sur la lune comme le signe d’une victoire sur un défi technique mais avons-nous réfléchi, par exemple, au fait que ce geste a exporté en territoire neutre cette manière « divisante » d’appréhender la communauté humaine ?

 

Comme dans une campagne publicitaire bien réalisée il y a ici création d’une mythologie. La photographie, matériau analogique, semble ne relater que les faits. Or elle peut aussi créer un « mythe » – dans le sens utilisé par le sémiologue Roland Barthes – c’est à dire normaliser par le biais de l’image de communication des valeurs qui nous sont subtilement imposées et que nous oublions de questionner.

 

Il est de notre responsabilité individuelle d’être vigilants aux messages subconscients véhiculés par les images, car si nous n’en sommes pas conscients nous en sommes victimes.

 

Eléonore Pironneau
www.eleonorepironneau.com

The Moon Exhibition | National Maritime Museum  | Jusqu’au 5 Janvier 2020