| Hubert Rault | juin 2021 |

 

Nous voici donc de retour à Richmond et son ancien palais royal (dont il reste quelques traces au bord du fleuve) où la Tamise s’élargit peu à peu, comme s’il fallait prévenir les voyageurs de l’imminence d’un spectacle hors norme, en tout point exceptionnel, celui que nous promet Londres.

 

Battersea Plant, rencontre avec un architecte

Voilà, nous approchons de la ville. De loin, de hautes cheminées blanches s’élancent au-dessus de grands murs de briques. Nous pourrions croire qu’un château fort avec ses tours de guet garde l‘entrée de la ville. En nous rapprochant, nous découvrons qu’il s’agit juste de la magnifique façade Art Déco de la power station. Nous avons rendez-vous avec Sir Giles Gilbert Scott, l’architecte de ce bâtiment : « Si vous regardez bien Battersea Plant, vous penserez à une autre de mes réalisations, l’usine de Southwark, qui est maintenant la Tate Modern ».

À son inauguration en 1933 par le père de la Reine actuelle, Battersea Plant est la plus grande centrale électrique d’Europe. Cette usine qui transforme le charbon en électricité a longtemps été un symbole de puissance industrielle. « Je ne pense pas qu’aujourd’hui on construirait des usines aussi polluantes (la transformation du charbon en électricité n’est pas très « green ») à proximité de la ville ».

Pour ceux qui ont suivi la série « The Crown », vous vous rappelez sans doute de l’épisode où la jeune reine discute avec Winston Churchill (redevenu Premier ministre en 1951) à propos de l’épais brouillard entourant Londres, en lui demandant d’agir. Winston Churchill, plus préoccupé de géopolitique que de météo ou de médecine, a sous-estimé la crise. En effet, pendant 5 jours, le manque de vent retient au-dessus de Londres les particules de pollutions émises par les usines, dont Battersea Plant. On appellera cet épisode The Great Smog, le Grand Brouillard. Résultat, la ville est littéralement paralysée pendant plusieurs jours et on compte plus de 10,000 morts et près de 100,000 malades.

Aujourd’hui, Battersea Plant est sur le point de retrouver une nouvelle vie grâce à la construction d’appartements de luxe et même d’un roof Gardens en haut des bâtiments avec une vue à 360 degrés sur Londres. Véritable symbole d’un nouveau style de vie londonien.

« The last but not the least, vous savez sans nul doute l’objet que j’ai aussi dessiné et qui est l’un des objets les plus photographiés de Londres, qu’on retrouve dans toutes les villes et villages du Royaume-Uni », nous lance l’architecte. « Attention, un objet, pas un monument ». Comme nous allons à Westminster, Gilles fait durer le suspense «on en trouvera là-bas sans aucun doute »

 

Westminster, un Londres de carte postale

Cette vue du Parlement se reflétant dans la Tamise parait une sage carte postale de Londres figée dans le temps.  Si nous étions au même endroit en plein 19ème siècle, votre opinion serait bien différente. À cette époque, pas de tout-à-l’égout à Londres. La Tamise est alors le réceptacle de tout genre de détritus, une véritable décharge à ciel ouvert, que ce soit les résidus des brasseries ou des usines à papiers, les déchets ménagers, etc. On trouvait de tout dans la Tamise et personne n’aurait eu idée de s’y baigner. Les gens pensaient sans doute que les déchets jetés dans le fleuve finiraient par atteindre la mer une centaine de kilomètres plus loin… sauf que non ! Comme la Tamise est sujette aux marées, les déchets s’en vont avec la marée… mais reviennent aussi.

À l’été 1858, il fait très chaud à Londres, la température monte au-dessus des 45 degrés.  Et avec cette chaleur, difficile de ne pas ressentir une certaine gêne olfactive. Les travaux du Parlement doivent s’interrompre à cause de l’odeur pestilentielle que charrie la Tamise. Les Anglais appelleront cette période The Great Stink ou la Grande Puanteur. Entre la pollution et les odeurs, la Tamise à Londres n’a rien du beau Danube bleu de Strauss.

Il n’y a pas que l’odeur de la Tamise. Le fleuve porte aussi un danger bien plus grand. Le choléra sévit à Londres. On découvre alors que cette maladie se transmet par l’eau et non par l’air. Les londoniens se bouchaient le nez mais continuaient de boire de l’eau polluée. Au pic de l’épidémies près de 2 000 londoniens meurent chaque semaine.

« Alors, vous avez trouvé ? »,  nous demande l’architecte. Disons les boites aux lettres ? « Pas loin…les cabines téléphoniques ! J’ai gagné le concours organisé pour le design des cabines avec une idée toute simple : faire un toit bombé, en forme de mausolée. Je me suis inspiré d’un autre architecte londonien, Sir John Soane, qui avait construit des mausolées dans des cimetières. Et comme il pleut beaucoup ici, le toit arrondi est très pratique, en plus d’être esthétique. »

 

St Paul’s avec les pompiers de Londres

Nous débarquons sur l’embarcadère, près de Tate Modern, qui a un petit air de Battersea Plant, noteront les lecteurs avisés. Nous prenons Millenium Bridge. Sans doute, le pont le plus spectaculaire de Londres, réservé aux piétons, offrant de somptueuses vues sur la capitale. Devant nous, en regardant vers le Nord, Saint Paul’s Cathedral, côté Ouest, Westminster, coté Est, au loin Tower Bridge et Canary Wharf. Nous avons rendez-vous avec la Leading Fire Woman Marie T., qui avait dix femmes sous son commandement en 1942 et qui nous raconte l’histoire de la capitale à travers celle de ses pompiers. Quand il y a un feu dans la capitale, cela prend tout de suite une dimension particulière. La ville a failli complétement disparaitre par les flammes en 1666 (date facile à revenir) avec un incendie entré dans l’Histoire comme le Great Fire. Vous aurez remarqué qu’à Londres dès qu’il se passe quelque chose on appelle cela le Great quelque chose. Pendant très longtemps, on a cru que cela avait été causé par un Français qui travaillait dans une boulangerie (ça fait un peu cliché) mais il n’en est rien. Le lien avec la Tamise ? Pour éteindre l’incendie, on a besoin d’eau et donc de la Tamise. « Mais la Tamise est capricieuse, avec ses marées. À marée basse, vous êtes mal en point pour combattre les flammes car vous pouvez manquer d’eau » nous explique Marie.

Il y a eu un deuxième Great Fire de Londres, pendant la seconde Guerre Mondiale. Le Blitz. Le quartier autour de St Paul’s est quasiment réduit en cendres dans la nuit du 10 au 11 Mai 1941. « Vous découvrirez un remarquable monument aux pompiers morts pendant le Blitz. Sur ce monument, on trouve le nom des 1192 soldats du feu qui ont péri en allant chercher des blessés dans des maisons en flammes qui pouvaient s’écrouler sur eux à tout moment. Ces pompiers étaient des civils aux profils très variés, ils avaient entre 16 et 60 ans, des hommes mais aussi des femmes à partir de 1942 » nous raconte Marie

Ce sont un peu des héros oubliés. Chacun de ces noms sur le monument raconte des nuits entières de bombardement sans dormir. Les pompiers alternaient 48 heures de service et 24 heures de repos.

« Nous déroulions nos tuyaux jusque dans la Tamise pour puiser l’eau. Et nous utilisions aussi des « bateaux pompiers » pour éteindre les incendies directement à partir du fleuve. La Tamise a sauvé Londres en quelque sorte » continue Marie.

 

Du Globe Theatre à Greenwich avec un certain William Shakespeare

En redescendant vers la Tamise, nous retrouvons un visage bien connu, celui de William Shakespeare. « Saviez-vous qu’il n’était pas rare que la Tamise se transforme l’hiver en…patinoire ? » nous demande Shakespeare. Pour vous rendre aux théâtres, vous aviez à traverser la tamise sur des bateaux pour éviter le péage du seul pont enjambant la rivière, à savoir le London Bridge. Sous la Reine Elizabeth I, Londres est une fête avec le développement des théâtres dont la Reine raffole. Shakespeare est membre de la troupe royale. « D’ailleurs, je vous emmène en bateau jusque Greenwich où j’ai rendez-vous avec Sa Majesté. Je vais vous présenter à la Reine. »

Avec William Shakespeare, nous longeons la Tour de Londres, où nous avons passé le réveillon [NDLR : voir l’article de Hubert Rault Un réveillon à la Tour de Londres], Saint Katherine’s docks où des bateaux déchargent de précieuses marchandises. Plus loin vers l’Est, Canary Wharf, baptisé ainsi en raison des produits venus des iles Canaries, archipel perdu au large du Maroc. « Et voilà Greenwich » nous lance William Shakespeare.

Greenwich

Vous aurez sûrement noté que nous sommes passés devant de nombreux palais royaux ou lieux de pouvoir lors de notre escapade fluviale : Hampton Court, Richmond, Westminster, la Tour de Londres et maintenant Greenwich. « Ceci tient au fait que le fleuve est un axe de communication bien plus rapide et plus sûr que la route. Le palais de Greenwich est aussi appelé Palace of Placentia, ou Palais de plaisir ; vous ne serez donc pas étonnés de croiser de nombreux artistes ici, venant divertir la Cour ». Il ne reste malheureusement presque rien du Palais de Greenwich, tel que l’a connu Shakespeare.

Le nom de Greenwich est connu dans le monde entier grâce à son observatoire, grâce auquel les navigateurs du monde entier se repèrent. Depuis 1884. Aujourd’hui quand nous réglons nos téléphone ou ordinateur par rapport à une heure dite « GMT » pour Greenwich Meridian Time.

Comme promis, William Shakespeare nous présente Elizabeth I. C’est avec Sa Majesté que nous allons parcourir la dernière étape de notre odyssée, nous profitons du bateau qui emmène la reine rejoindre ses troupes à l’embouchure du fleuve.

On ne présente plus Elizabeth I, personnage incontournable de l’Histoire d’Angleterre.

Tilbury Fort, dernière étape de notre odyssée

Tilbury Fort a été bâti au milieu du XVIème siècle pour protéger l’entrée de la Tamise et empêcher que des navires ennemis remontent jusqu’à Londres. La reine et tout le royaume font face au péril espagnol, avec cette invincible Armada se rapprochant des cotes de l’Angleterre. Un véritable barrage se met en place sur la Tamise entre Tilbury Fort et Gravesend : on attache des bateaux ensemble sur plusieurs centaines de mètres pour littéralement empêcher tout navire ennemi de passer.

C’est ici, en ce lieu stratégique, que la reine va prononcer son fameux discours de Tilbury pour galvaniser ses troupes: « Je sais que mon corps est celui d’une faible femme, mais j’ai le cœur et l’estomac d’un roi, et d’un roi d’Angleterre ».

Mister Thames aurait bien d’autres secrets à nous conter mais déjà au fil de notre Odyssée, nous avons pu découvrir combien son histoire est intimement liée à celle de l’Angleterre. Une histoire faite de drames, de héros, de gens simples comme de monarques. Devant Tilbury, il est temps de dire un dernier au revoir à la Tamise avant qu’elle ne se fonde dans la Mer du Nord. Mais déjà, comme un conteur ou un prestidigitateur, la Tamise a disparu aussi simplement qu’elle est apparue et le souffle épique de Mister Thames se perd déjà dans le vent de la mer.

 

Hubert RaultHubert Rault
Guide-Conférencier
https://historyvibes.com/

 

 

 

L’Odyssée de la Tamise (1ere partie : de Kemble à Hampton Court)