| Hubert Rault | mai 2021 |

 

Que serait Londres sans la Tamise ? Véritable témoin de près de deux milles ans d’histoire, la Tamise a bien des secrets à nous conter. Pour les découvrir, nous sommes remontés à sa source pour mieux nous laisser emporter par son courant, et surtout par ses incroyables récits. Voyage long de 346 kilomètres à travers campagne et cités, et surtout à travers les siècles et bien des aventures.

 

Tamise

Le dernier moulin de la Tamise à Mapledurham, en activité depuis le XI ème siècle

 

Kemble, ici naît la Tamise

La Tamise affiche d’entrée de jeu ses prétentions à être chic. Elle cultive, comme les Anglais, une relation particulière avec la campagne, venant puiser sa source dans les Costwolds, véritable jardin d’Éden à l’anglaise, à seulement cent trente kilomètres de Londres. Si son lieu de naissance est marqué d’une pierre blanche, rien de bien impressionnant. C’est alors un aimable ruisseau plus qu’un fleuve. Ruisseau qui se trouve renforcé peu à peu par de nombreux affluents. Les Costwolds, have de paix, idéal pour un week-end loin de Londres, à moins de deux heures de la capitale mais tellement loin de la vie urbaine.

 

Arlington Row, Bibury

Nous nous sommes volontairement « égarés » pour démarrer notre Odyssée, mais les détours ne font-ils pas partie du voyage ? À 20 kilomètres de la source de la Tamise, nous ne pouvions manquer Bibury. Nous voilà en plein XIVème siècle. Un décor de carte postale, avec ces maisons qui s’alignent sagement, comme de pieuses images. Ces maisons ont été construites par les moines pour entreposer de la laine et ont sans doute gardé un peu de la sérénité de leurs bâtisseurs.

À Bibury, l’eau trouve toute sa place dans la symphonie de la nature, entre les pierres jaunes typiques des Costwolds, les chants des oiseaux et le sifflement du vent. Nous essayons de prendre langue avec les moines pour qu’ils nous en disent un peu plus sur ce lieu, presque béni des dieux… Sans trop de succès, ce ne sont pas des causeux.

« Si ce que tu vas dire est moins beau que le silence, alors préfère le silence» semble être la philosophie de ces moines dont les ombres encapuchonnées glissent le long des maisons d’Arlington Row. On ressent, dans ce petit village, une ineffable harmonie, le temps y ayant suspendu sa course souvent folle. The Swan, ancien relais de poste devenu un hôtel très chic veille jalousement sur un petit pont en pierre qui enjambe le ruisseau Coln, qui rejoint la Tamise dans quelques kilomètres. On se serait bien arrêtés quelques jours ici mais nous avons un rendez-vous pour découvrir un moyen de locomotion typiquement « tamisien », si le mot existe.

 

En Narrow boat avec les petites gens de la Tamise

Suivant le sillon que trace la Tamise entre bois et prairies, nous voici arrivés à St John Lock, où se trouve une statue de Father Thames, à Lechdale. Avec son look un peu hippie ou Village People, il ne passe pas inaperçu et a toujours la côte avec les touristes qui ne manquent pas une photo avec lui. C’est en fait une véritable divinité qui, tel un dieu de l’Olympe, veille aux destinées du fleuve.

L’écluse de St John fait partie des 50 ouvrages qui jalonnent la Tamise et qui ont permis à l’Homme, au fil des siècles, d’apprivoiser ce fleuve, parfois fougueux. Nous voici en 1830. Fascinant spectacle que de voir l’équipage d’un narrow boat s’activer pour fermer les portes de l’écluse et actionner les énormes vilebrequins pour faire descendre le bateau de quelques mètres en aval. Nous profitons de l’écluse pour embarquer sur une de ces barges, trouvant à nous asseoir entre deux sacs de charbon. Nous découvrons, grâce aux bateliers, une autre histoire de la Tamise, écrite par ceux pour qui le fleuve est le quotidien et le gagne-pain. Si les Midlands sont le poumon industriel de l’Angleterre, la Tamise et ses canaux sont les artères du pays. En ce début du XIXème siècle, la Tamise est une véritable autoroute. « Mais pour combien de temps encore ? Il en sera bientôt fini des convoyages de marchandises sur la Tamise » nous lance le batelier. Le développement rapide des chemins de fer va-t-il mettre sur la paille ces bateliers qui font et refont le même chemin, de Liverpool à Londres, d’écluse en écluse, de saison en saison. Ils vivent en famille sur leurs bateaux, se transmettant de père en fils les secrets pour naviguer sur la Tamise, entre les courants à suivre et les bancs de sable à éviter qui parsèment la Tamise.

Pas de moteur pour faire avancer le bateau chargé de charbon ; mais des chevaux qui marchent sur un chemin de halage. Ce qui nous permet d’apprécier encore plus le spectacle. Il faut vous dire qu’une fois embarqués, notre paysage et nos perspectives changent. Le fleuve serpente paresseusement dans des paysages que Dame Nature change pour lui au fil de l’année, jouant sur toute une palette de couleurs et sur les conditions météo. Mais bientôt, au-delà des vertes prairies, apparaissent peu à peu, la ville d’Oxford et ses célèbres clochers que les locaux appellent les dreaming spires.

 

Oxford, étape intellectuelle de notre odyssée

Comme vous le savez sans doute, à Oxford, on se pique de ne pas faire comme tout le monde, en donnant un nom différent aux choses. Comme si Oxford était un cercle d’initiés. Ainsi les premier, second et troisième trimestres scolaires deviennent Michaelmas, Hilary et Trinity. Et la Tamise change également de nom. Certaines versions latines de Thames s’écrivaient Thamesis, ce qui a donné comme diminutif Isis, comme la déesse égyptienne.  Ici, le fleuve, qui était jusque-là, silencieux, se fait conte.

Avec Lewis Caroll, nous passons du narrow boat à une barque à fond plat, punt. Lewis nous présente Alice et sa sœur, les filles du Dean de Christ Church, où il enseigne la logique. Il les promène souvent en barque sur l’Isis et leur raconte des histoires qu’il invente lui-même, les emmenant dans un véritable pays imaginaire qu’il a créé pour elles. Il rassemblera ces histoires dans un livre, « Alice au pays des merveilles » avec le succès que l’on connait, un livre né sur l’Isis et qui fera le tour du monde.

Nous profitons de notre escale à Oxford pour découvrir à quel point le sport y est omniprésent et façonne la vie des étudiants. Nous ne sommes pas les seuls visiteurs aujourd’hui. Un français est venu spécialement à Oxford pour étudier la place du sport dans l’éducation en Angleterre. Vous le connaissez sans doute, puisqu’il s’agit du baron Pierre de Coubertin [voir notre article précédent dans L’ECHO de XX]. Comme nous, il contemple le spectacle des étudiants faisant de l’aviron sur le fleuve. « Vous voyez, cette atmosphère, cette jeunesse, ce goût de l’effort, ce respect de l’adversaire, cette attitude de gentleman parmi les compétiteurs… il y a ici quelque chose d’unique et d’universel qui peut rassembler les Hommes » s’enthousiasme-t’il. À son retour en France, il publiera un petit livret appelé sobrement « Souvenirs d’Oxford », dans lequel il décrira la vie des étudiants d’Oxford, la place du sport dans leur éducation, avec comme toile de fond les collèges de la ville. Quelle expérience que de lire des pages écrites il y a plus d’un siècle et de se rendre compte que rien n’a changé ou presque. Magie d’Oxford… D’ailleurs, Pierre de Coubertin ne cachera pas s’être inspiré d’Oxford quand il recréera les Jeux Olympiques.

Le ravissant moulin de Mapledurham (à côté de Reading) est le dernier moulin sur la Tamise en activité. Une longue histoire qui remonte presque à la nuit des temps, puisqu’un moulin est déjà mentionné ici en 1087.

Si les bateliers naviguent sur la Tamise, ce ne sont pas les seuls à avoir leur activité professionnelle liée directement au fleuve. Nous trouvons aussi des « sédentaires », comme juste avant Reading à Mapledurham Watermill avec son élégante façade dans son écrin de verdure, qui s’ouvre pour laisser passer le fleuve. À ses grandes heures, la Tamise pouvait s’enorgueillir de faire tourner près de 80 moulins (nos lecteurs auront vite fait de réaliser que cela fait « en moyenne » un moulin tous les 4.4km ; autant dire que les moulins font pleinement partie de l’histoire de la Tamise). Le meunier nous explique fièrement que « le moulin est un magnifique exemple de développement durable avant l’heure : énergie naturelle et renouvelable, pas d’émission carbone, produits naturels, emploi et développement économique pour la population locale », comme Monsieur Jourdain et la prose, « les anciens faisaient du développement durable sans le savoir » conclut notre fier meunier.

 

Henley-On-Thames et ses « Royal Regatta »

Comme à Oxford, l’aviron est célébré à Henley-on-Thames. Depuis 1839, se réunissent chaque année, pendant cinq jours finissant le premier dimanche de juillet, des dizaines de milliers de personnes pour assister à ces fameuses régates. Cet événements est même devenu « Royal Regatta » sous le patronage d’Albert, le Prince Consort, en 1851. L’organisation des régates est assurée par des anciens rameurs eux-mêmes. Lors de ces événements, que vous ne saurez manquer désormais, vous vous rendrez compte que la Tamise est alors aussi embouteillée que le métro londonien

 

Hampton Court, étape (gastronomique) royale

À Hampton Court, c’est Henry VIII, le maître des lieux, qui nous accueille. Et quel personnage ! Il en impose physiquement, ce géant de 1m88. Il aime la chasse, et a donc fait agrandir cette demeure pour en faire un palace juste à côté des parcs de Bushy et de Richmond, qui regorgent de gibier. Henry nous emmène visiter sa fierté… les cuisines de son palais : « J’ai personnellement veillé à ce qu’on puisse nourrir jusqu’à 1 000 convives. Je veux que mes fêtes soient grandioses. Vous reviendrez lorsque j’organiserai quelque amusement pour ma cour. Dans ces cuisines, on prépare pâtés, sangliers, chevreuils, et il y a un cellier avec suffisamment de tonneaux pour tenir un siège » nous explique le roi. Henry nous présente aussi son court de tennis couvert. Le tennis n’est-il pas le « Roi des sports et le sport des Rois » ? Détail architectural, il a fait construire son palais en briques et non en pierres. Si la pierre a toujours été un matériau noble, la brique a souvent été considérée comme un matériau pauvre. Maintenant que le roi construit son palace en briques, les nobles vont eux aussi adopter ce matériau « tendance ».

Là encore, nous aurions aimé rester davantage mais il est temps de reprendre notre odyssée. Après Hampton Court, nous passons Richmond,  puis peu à peu la Tamise s’élargit, comme s’il fallait prévenir les voyageurs de l’imminence d’un spectacle hors norme, en tout point exceptionnel, celui que nous offrira Londres… lors de notre prochain numéro !

 

Hubert RaultHubert Rault
Guide conférencier depuis 2015 sur les pas de la France Libre à Londres
www.degaulleinlondon.com

 

 

 

L’Odyssée de la Tamise (2nde partie : de Richmond à Greenwich)

Ces femmes qui ont changé l’Angleterre