| Hubert Rault | Mai 2019 |

 

Nous sommes en Juillet 1613 ans à Londres, bouillonnante cité de 200 000 âmes, dont 75 000 à l’intérieur du fameux London Wall. Une ville en pleine expansion. On ne comptait que 50 000 habitants un siècle auparavant.

Nous avons rendez-vous avec William Shakespeare à Barbican (du vieux français barabacane ou passage fortifié). Il est tel que l’on se l’imagine. De taille moyenne, un large front entouré de cheveux en bataille, l’homme qui fêtera ses 50 ans dans quelques mois, nous accueille avec la chaleur de celui qui a l’habitude du contact avec le public. Mais son humeur est celle des mauvais jours. Quel souci assombrit son tempérament normalement si bon vivant?

William tient tout d’abord à nous montrer Noble Street, là où il logeait il y a une dizaine d’années. C’est dans ce quartier, très populaire, à l’ombre du mur romain, que William a vécu quelques temps. « J’étais en collocation avec des français » tient-il à nous préciser, avant d’habiter à Blackfriars, un quartier plus huppé. William a donc partagé ici le logis avec Mary et Christopher Mountjoy, une famille huguenote ayant rejoint Londres il y a quelques décennies en raison des guerres de religion en France. Cette colocation va inspirer William, qui glissera dans une de ses pièces un personnage français qui parle anglais avec un accent so French. Nous lui demandons pourquoi sa famille n’est pas avec lui mais à Strafford-Upon-Avon, pittoresque village à 4 jours de cheval de Londres.

« J’y ai laissé ma femme et mes deux enfants qui y sont mieux qu’à Londres. Et c’est là que je veux prendre ma retraite et y être enterré, à coté de mon fils Hamnet qui nous a quittés alors qu’il n’avait que onze ans».

Nous comprenons que sa famille est le jardin secret de Shakespeare, que son mariage à 18 ans avec Mary alors âgé de 26 ans n’a pas été si facile mais a inspiré William Shakespeare, notamment dans Roméo et Juliette, écrit trois ans après la mort de Hamnet et riche référence à sa vie privée : les pères des deux héros de la pièce sont désarmés, sans mot devant la mort de leurs progénitures.  Un peu de William derrière les mots de Shakespeare en quelque sorte.

S’arrachant à ses pensées, William nous emmène voir deux de ses compères, John Heminge et Henry Condell, du coté de l’Eglise de St Mary Aldermanbury, toute proche de Guildhall.

Lorsqu’on évoque avec les deux comédiens les difficultés de leur profession, ils le reconnaissent spontanément.

« C’est vrai que nous n’avons pas bonne réputation, que voulez-vous ? Tout le temps sur la route, entre deux villes, sans revenu fixe. La loi limite même le nombre d’acteurs par troupe pour des raisons d’ordre public. Pas le droit de jouer le dimanche comme c’est le jour du Seigneur et que chacun se doit d’aller à la messe ce jour-là. » indique Henry.

« Les femmes n’ont pas le droit de jouer. On prend des jeunes hommes pour jouer le rôle des femmes. Un jour, la pièce a du s’interrompre quelques minutes, l’acteur n’avait pas fini de se raser» raconte John.

En effet, pas si facile la vie d’artiste…

On prétend même que parmi les comédiens se cachent des espions à la solde du Pape – l’Angleterre a rompu avec Rome depuis 80 ans seulement – ou pire encore à celle du roi de France.

Nous laissons nos deux aimables comédiens converser à l’ombre de l’Eglise (là où quelques siècles plus tard sera dressée une statue de William). Ces deux acteurs rassembleront après la mort de Shakespeare ses œuvres et les imprimeront dans un seul recueil de 900 pages appelé le Folio C’est grâce à eux que les œuvres de William sont parvenues jusqu’à nous.

William nous fait remonter Cheapside, où se déroulent les traditionnels défilés du Lord Mayor chaque année. Le Lord Mayor est un personnage redouté par les comédiens. Il ferme les théâtres en cas d’épidémie de peste ou si la pièce est jugée contraire aux bonnes mœurs. Sous la Reine Elizabeth the First, un écrivain ayant publié un pamphlet sur un prétendant de la Reine a eu la main tranchée. Des auteurs ayant émis certaines critiques vis-à-vis de la Monarchie furent plus « chanceux », ne visitant les prisons londoniennes que quelques mois. Auteur, un métier à risques !

William est privilégié puisqu’il fait partie de la troupe du monarque et se produit devant lui régulièrement et a comme mécène le Duc de Pembroke, personnage puissant et respecté, ami des Lettres, chancelier de l’Université d’Oxford et fondateur d’un College dans cette ville dont l’excellente universitaire rivalise avec celle de la Sorbonne à Paris.

Arrivés devant St Paul’s où s’activent prédicateurs, marchands de livres et étudiants en droit, une question s’impose. Alors William, croyez-vous en Dieu ? Sa réponse va nous surprendre. Ses racines sont catholiques et il prévoit même d’être enterré dans le chœur de l’Eglise Holy Trinity de Stratford-Upon-Avon « avec ses pièces » précise-t-il. Originalité d’artiste. Il nous avoue même que sa famille vient de Picardie « Sake spee ou celui qui tire son épée ». Même si c’est plus avec ses mots affutés et ses tirades tranchantes qu’avec une épée que William touche son public.

Allons-voir notre théâtre nous annonce William. Le long de la rivière se trouvent les docks avec les réserves de vins, de poudre, d’huile…qui transformeront Londres en véritable brasier dans quelques décennies, en 1666.

Au lieu d’emprunter le seul pont de Londres, avec son péage, ses maisons, sa chapelle et ses têtes de condamnés au bout de piques (les exécutés ont leur tête accrochées sur le pont comme un avertissement à la population), nous traversons la rivière grâce à un waterman. L’occasion de découvrir ce transport très populaire qui permet de traverser la Tamise en barque  mais aussi de se rendre du palais royal de Greenwich à Westminster, ou à Hampton Court.

Arrivés South Bank, la City nous dévoile sa silhouette aux cent clochers. Endroit hors de la juridiction du Maire de Londres, on y trouve toutes sortes d’activités, plus ou moins légales ou respectables – combat d’ours, de coqs saoulés au brandy pour les plus évocables.  Le Globe Theatre, construit par Shakespeare, n’y est pas le seul théâtre puisqu’on trouve le Rose, théâtre de son rival Philip Henslowe. Les deux autres « théâtres de Londres » se trouvent du côté de Shoreditch, en dehors de la ville en fait.

Le Globe Theatre est à 200 mètres à l’intérieur des terres. Avec son ami, Richard Burbage, William nous emmène voir les décombres de ce qui fût sa fierté, son théâtre, le Globe Theatre, où se pressaient près de 3000 personnes par jour. Lors d’une première le 29 Juin 1613, le toit de chaume s’est embrasé réduisant l’édifice à néant en quelques heures. Nous comprenons mieux le désarroi qui semble habiter William. A 49 ans, il songe plus que jamais à partir vivre à Stratford-Upon-Avon, où l’attend sa famille. Nous laissons là William et son ami en pensant que c’est une triste fin pour un tel génie, qui a su donner au théâtre ses lettres de noblesse. Il fait partie des rares artistes dont le nom traversera les siècles et les continents. William, un personnage shakespearien ?

 

Hubert Rault
www.historyvibes.com
visites guidées de Londres sur les pas de personnages célèbres