| Hubert Rault |

 

L’histoire de l’Angleterre est d’abord l’histoire d’une île. Nous vous proposons aujourd’hui de partir la découvrir au fil des rues londoniennes, sur les traces de marins célèbres ou anonymes. Derrière un monument, une statue, se cache parfois une histoire exceptionnelle, des aventures insoupçonnées au coin de la rue.

 

histoire de mers et d’hommes

Captain Horatio Nelson, painted by John Francis Rigaud in 1781 @ National Maritime Museum

 

Buckingham Palace

Rendez-vous à Buckingham Palace. Assise confortablement sur son trône de pierre, la Reine Victoria nous accueille devant son palais. « Si vous regardez le nom des Gates qui entourent la place, vous vous rendrez compte à quel point les valeureux marins anglais ont sillonné les mers : Canada, Afrique du Sud, Australie… Autant de territoires lointains que nos fiers navigateurs ont su conquérir. Ne dit-on pas de l’Empire Britannique que c’est l’empire où le soleil ne se couche pas ? La Marine a aussi une place à part dans la famille royale. D’ailleurs mon arrière-petit-fils vous en dira un peu plus sur la Navy ; il vous attend sur le Mall, vous le reconnaitrez facilement, en sa tenue d’officier de marine. »

 

George VI Memorial

En effet, à quelques minutes de marche, sur le Mall se dresse le George VI Memorial. Deux statues, celle du roi George VI, en effet en officier de marine, et celle de son épouse, toute de noir vêtue, portant le deuil de son époux, se dressent dans le ciel londonien. George VI fut officier de marine avant de devenir monarque. Les membres de la famille royale ont souvent servi dans la Navy.

« D’ailleurs, nous interroge le monarque, savez-vous pourquoi on dit Royal Navy alors que l’armée de terre est appelée British Army et non ’’Royal’’ Army ?  Tout simplement parce que la Marine est restée fidèle à la couronne alors que les unités terrestres dépendaient parfois de seigneurs locaux avant d’être réunies dans une seule armée. Il est même arrivé que lors de la Civil War, au milieu du 17è siècle, l’armée se trouve divisée entre royalistes et parlementaires. Les unités fidèles à la couronne ont été baptisées royal regiment ou bataillon, mais ceux rebelles n’ont pas eu droit à ce titre pour marquer la différence. »

 

Admiralty Arch

En continuant sur le Mall, Admiralty Arch se dresse peu à peu devant nous. Parmi les locataires de l’Amirauté (équivalent du Ministère de la Marine), on trouve un certain Winston Churchill, qu’on ne présente plus.

« Regardez bien les trois arches de l’Amirauté. Les voitures passent par deux d’entre elles, mais celle du milieu demeure le plus souvent fermée. À votre avis, pourquoi ? Tout simplement, parce que celle-ci est réservée au véhicule de sa Majesté ou d’un membre de la famille royale. La Monarchie est très friande de ce genre de traditions… »

Il parait qu’il y aurait un tunnel reliant l’Amirauté au 10, Downing Street. Winston fait mine d’être surpris… “Are you sure?… It is normally a secret… How do you know it?”. À l’Amirauté, nous croisons aussi Louis Mountbatten, l’oncle du Prince Philip (né Philip Mountbatten), Duc d’Edimbourg et époux d’Elizabeth II.

Louis a sa statue à une centaine de mètres de l’Amirauté, sur Horse Guard Road, juste à côté de Downing Street. Louis a un parcours et une personnalité exceptionnels. Né en 1900, il entre dans la Navy à 16 ans et participe déjà à quelques actions lors de la Première Guerre Mondiale. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, il commande quelques vaisseaux, avant de devenir chef des opérations combinées qui réalisent des opérations commando à Dieppe et à Saint-Nazaire. C’est un membre important de la famille royale, comme le rappelle la série The Crown.  Son neveu Philip, également officier de marine, épousera Elizabeth. Philip et Elizabeth se sont rencontrés pour la première fois au Royal Naval College, à Darmouth, lorsque le roi faisait une visite à l’école navale.

Save the date ! En 2022, Admiralty Arch ouvrira ses portes au public. Le ministère est en effet en train d’être transformé en hôtel 5 étoiles, l’occasion de découvrir un cadre exceptionnel et, qui sait, le fameux tunnel ?

 

Trafalgar Square

Continuant notre pérégrination, nous découvrons Trafalgar Square. Et qui mieux que l’Amiral Nelson pour nous raconter un chapitre de l’histoire de la Navy ? Du haut de sa statue, à 50 mètres de haut, Horatio Nelson semble flotter dans l’air londonien et partage avec nous ses souvenirs :

« Vous savez, votre Empereur Napoléon nous a donné bien du fil à retordre. J’en sais quelque chose. Mon nom est à jamais lié à notre victoire de Trafalgar sur la flotte française, le 21 octobre 1805. Je me souviens bien de cette date car elle est aussi celle de ma mort. Je fus, à la tête de ma flotte, tué par une balle française. Après Trafalgar, Napoléon devra renoncer à tout projet d’invasion de notre île et l’Angleterre ne verra plus sa suprématie sur les mers contestée.  On a longtemps célébré au 19ème et au début du 20ème siècle la victoire de Trafalgar, le 21 Octobre, appelée simplement Trafalgar Day, avant que cette tradition s’estompe. Que vous dire de plus ? Vous pouvez visiter mon bateau, le HMS Victory à Portsmouth. Sinon, j’ai été aussi l’amant de Lady Hamilton, mais c’est une autre histoire que je vous raconterai à une autre occasion. »

Si vous permettez une digression, parmi les héritages inattendus de l’ère Napoléonienne, on compte celui du développement du whisky écossais ! En effet, en raison du blocus continental, les Anglais se voient privés des vins de Bordeaux, du cognac et de l’armagnac dont ils sont si friands. Ils développent alors la production de whisky. Mais peut-on comparer le whisky à l’Armagnac ou au cognac ? Vaste sujet.

Digression toujours – À Trafalgar Square, savez-vous que vous pouvez aussi trouver un cimetière souterrain dans la crypte de l’église Saint-Martin-in-the-Fields ? Certaines scènes du film Spectre ont été tournées sur Trafalgar et à la National Gallery. Le célèbre agent 007, incarné par Daniel Craig, y retrouve Q devant un tableau. D’Ailleurs, que faisait Ian Fleming, le père littéraire de James Bond durant la Seconde Guerre Mondiale ? Officier de marine à l’Amirauté, où il servait comme officier de renseignement au sein des services secrets de sa Majesté. Ce qui ne manqua pas de lui donner de l’inspiration pour ses romans. Officier de marine, cela mène à tout…Et ce qui nous permet de reprendre le cours de notre balade.

 

Golden Hind

Poursuivons notre circuit londonien en traversant la Tamise et les siècles. Direction Southwark et le Golden Hind où nous attend Francis Drake, celui que la Reine Elizabeth appelait « My little pirate »

Mais comment vous présenter Francis Drake ? Le plus simple est de le lui demander :

« Je suis l’homme de tous les records en quelque sorte : Profession Corsaire, premier capitaine à avoir fait le tour du monde de 1577 à 1580. J’ai également capturé un bateau espagnol le Nuestra Señora de la Concepción (ou Notre-Dame de l’Immaculée Conception). En capturant ce vaisseau, j’ai ramené à la couronne un véritable trésor. Jugez plutôt : Il nous a fallu, à moi et mes hommes six jours pour transborder les cales du navire qui comprenaient 26 tonnes d’argent, une demie tonne d’or, de la porcelaine, des joyaux, des bijoux, des pièces de monnaie et six tonnes de clous de girofle des Moluques, valant à l’époque leur poids en or. On peut dire que c’est le casse du siècle ! Retour sur investissement pour celui qui avait financé l’expédition de 47 fois la mise en seulement trois ans, mieux que tous les placements disponibles aujourd’hui. C’est ce que les financiers appellent la prime de risque. Mais montez donc à bord, admirez mon navire de guerre avec ses 22 canons, ses lances, hallebardes, pistolets, une véritable forteresse des mers. »

 

Saint Paul’s

Vous êtes bien souvent passés devant Saint Paul’s Cathedral mais peut-être n’avez-vous pas prêté attention à la statue devant l’édifice. Cette statue représente la reine Anne qui nous sert de guide :

« Aux quatre coins du socle de ma statue, vous trouverez des métaphores de territoires sur lesquels j’entends bien régner : Une femme avec un trident représente Britannia, une autre avec une harpe symbolise l’Irlande, une amazone pour les terres du nouveau monde et the last but not the least une femme avec des fleurs de Lys sur son casque pour représenter la France. Je suis la dernière souveraine à avoir prétendu au trône de France. France-Angleterre, nous sommes décidément inséparables ».

 

La Lloyds de Londres

Notre prochaine étape nous emmène au cœur de la City. La Lloyds est connue dans le monde entier, mais son histoire l’est beaucoup moins. Pour remédier à cela, rendez-vous est pris avec Edward Lloyds, le fondateur de cette compagnie à la fin du 17ème siècle

L’illustre compagnie d’assurance a été fondée par Edward Lloyds, d’où son nom. À deux pas de la Tour de Londres, dans sa boutique de café, alors un bien de luxe, Edward nous raconte l’aventure de la Lloyds.

« Ma boutique de café est devenue le lieu où on trouvait le plus d’informations sur les navires, et ces informations permettaient de couvrir au mieux les risques liés à la navigation lointaine. En 1734, la Lloyds publie pour la première fois une lettre hebdomadaire livrant à ses lecteurs toutes les informations disponibles sur les navires en mer. Il arrive même que Lloyds soit au courant d’un événement avant l’Amirauté ou Downing Street. Les guerres de la Révolution et de l’Empire finirent de démontrer combien un mécanisme d’assurance propre aux bateaux était vital. Connaissez-vous l’histoire de la cloche de la Lloyds ? Avant le téléphone et Internet, quand un bateau assuré par la Lloyds arrivait sans encombre, on sonnait la cloche deux fois pour prévenir les agents d’assurance du bon déroulement du voyage, et la cloche ne retentissait qu’une seule fois en cas d’annonce d’un naufrage. Le 11 septembre 2011, la cloche a retenti qu’une seule fois pour annoncer l’écroulement des tours du World Trade Center… Nous assurons même les bateaux contre la piraterie, un risque majeur pour tous les armateurs. Si vous souhaitez en savoir plus sur les pirates, rendez-vous à Wapping, à Execution Docks. »

 

Wapping

Pas besoin d’avoir une licence d’anglais pour deviner la spécialité du lieu. Les pirates étaient jugés par la High Court of the Admiralty et s’ils étaient condamnées, étaient pendus ici. Ainsi nous rencontrons George Davis and William Watts, les derniers pendus pour piraterie en 1830, qui peuvent nous faire part de leur expérience très personnelle :

« Les exécutions sont des événements publics. Évènements, nous dirions même spectacles. Les Londoniens y viennent en nombre, c’est la foule des grands jours à Wapping, certains empruntent même des bateaux pour avoir une meilleure vue depuis la Tamise. Les prisonniers ont droit à une dernière balade dans Londres avant leur exécution. Balade via le London Bridge et la Tower of London, agrémentés d’un quart de gallon de bière offert avant leur exécution. La légendaire hospitalité britannique. Si vous voulez une anecdote « marrante », le pirate répondant au nom de Captain Kidd a été exécuté ici en 1701. Il devait être un peu lourd, la corde a craqué, on a dû le pendre une seconde fois. Mais tous les pirates ne connaissent pas cette triste fin. Prenez Henry Morgan par exemple. Il mourra dans son lit. Il y avait aussi des femmes pirates. Comme Ann Bonney, qui évita la pendaison, étant enceinte, et mourra à l’âge très respectable de 84 ans. »

Londres est riche de toutes ces charmantes histoires qui rendent la ville si attachante.

Pour notre dernière étape, descendons la Tamise direction Greenwich.

 

Greenwich

Greenwich est sans conteste le lieu idéal pour mesurer toute l’importance de la Navy dans l’histoire de l’Angleterre. Bien avant notre arrivée, nous apercevons la fière armature du Cutty Sark, ce navire du 19e siècle, qui a sillonné les océans pendant des décennies assurant le commerce avec la Chine, exportant de la bière et du vin d’Europe et important du thé de Chine. C’est aussi grâce au Méridien de Greenwich que les navigateurs du monde entier arrivent à se repérer. Enfin le musée naval, inauguré en 1937, regroupe avec ses 2 millions d’objets, une histoire à nulle autre pareille. Un lieu vraiment incontournable de Londres. Imaginez qu’en un seul lieu, vous puissiez découvrir un livre embarqué sur le HMS Bounty, parfaire vos connaissances médicales avec un livre de 1820 vous expliquant comment opérer en mer (le livre ne donne pas le pourcentage de succès…), une toile de Turner représentant la Bataille de Trafalgar, revivre l’expédition de James Cook dans le Pacifique ou une exploration polaire, admirer les proues majestueuses de bateaux ayant sillonné les mers, et bien d’autres trésors encore ! Ce lieu s’appelle le National Maritime Museum à Greenwich et mérite une visite.

Car c’est là la magie de Londres, une ville où un bateau de pirates côtoie deux bâtiments modernes, une simple statue qui raconte un lien oublié entre la France et l’Angleterre, des histoires insoupçonnées de véritables explorateurs comme de pirates. Décidemment, à Londres plus que nulle part ailleurs, l’aventure est au coin de la rue.

 

Hubert RaultHubert Rault
Août 2021

 

 

 

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