| Cécile Faure | Décembre 2018 |

Le 7 janvier 2015, Jean Cabut, dit Cabu, tombait sous les balles de l’obscurantisme aux côtés de ses collègues de Charlie Hebdo. Il laissait derrière lui une œuvre immense. Son épouse Véronique Cabut fit alors appel à Jean-François Pitet, ami intime de l’artiste, pour trier et archiver les milliers de dessins accumulés pendant 63 ans de carrière. Cabu gardait tout et ne rangeait rien. Il fallut près de trois ans à Jean-François Pitet pour ordonner et protéger le travail de son ami, et assurer la pérennité de l’œuvre de Cabu.

Au milieu du capharnaüm, une enveloppe portait le mot « Théâtre ». A l’intérieur se trouvaient les caricatures et dessins témoignant de l’amour de Cabu pour la scène.

Jean-François Pitet, de passage à Londres à l’occasion de l’exposition Cabu : The Spectacular Spectator ! à l’Institut français de Londres, s’est assis quelques instants pour nous raconter son ami. Du sourire ou de la voix, on ne sait lequel est le plus doux. Dans son regard bienveillant on lit sa fierté d’avoir fait partie de la vie du dessinateur et de pouvoir accompagner Véronique Cabut dans sa démarche de partage du travail de son époux avec le public, partie intégrante du patrimoine français.

Jean-françois Pitet et Cabu se sont rencontrés en 2006 à l’occasion d’un déjeuner organisé par un ami commun. Si leur passion mutuelle pour le Jazz les rapprocha, leur affinité se transforma rapidement en une véritable amitié d’hommes, de copains potaches, de garnements prêts aux quatre cent coups. Cabu avait alors 68 ans, cachait ses yeux bleus rieurs et son sourire d’enfant derrière son incontournable frange. Pourtant ce grand timide possédait un sens aigu de l’observation. Dessinateur compulsif dès son plus jeune âge – il commence sa carrière à L’Union de Reims à l’âge de 14 ans – il avait toujours un crayon et un calepin dans la poche, griffonnant sans cesse les lieux, les gens et les situations, transposant sur le papier ce ressenti qui bouillonnait en lui.

Certains se souviendront peut-être de l’époque où Cabu croquait Dorothée sur le petit écran à l’heure du goûter. Cabu était bien plus que cela, Cabu était un dessinateur avec une carte de presse, un journaliste à part entière et alla jusqu’à travailler pour une dizaine de journaux en même temps. Il vivait dans le dessin, mais toujours avec une réflexion. Il marchait, beaucoup, des kilomètres. S’imprégnait de l’air du temps et du brouhaha qui l’entourait, s’informait, travaillait énormément jusque tard dans la nuit au fil de partitions de musiques de Jazz ou classiques – il affectionnait particulièrement Cab Calloway et Purcell.

Adolescent, Cabu aurait tout donné pour être un saltimbanque. Au grand dam de ses parents, il redoubla sans succès sa seconde, passant plus volontiers de temps sur les planches du club de théâtre qu’assis à son bureau de lycéen. De ses deux passions, le dessin l’emporta, mais il resta toute sa vie adepte du strapontin. Son coup de crayon et la pertinence de son regard n’échappèrent pas au Figaro. Entre 1969 et 1971, trois fois par semaine il est au théâtre et dessine pour la publication. Son crayon gratte le papier pendant la représentation et les entractes, qu’importe si le crissement importune ses voisins. Si pour le Figaro ses dessins restaient souvent consensuels, Cabu avait un regard critique et n’hésitait pas à être assassin, laissant libre cours à sa verve comme en témoignent les pages d’Hara-Kiri, prédécesseur de Charlie Hebdo.

Quand Jean-Fançois Pitet ouvre l’enveloppe, il trouve donc des planches exceptionnelles qui témoignent de l’œil de Cabu qui y met le théâtre au centre de la cité sans jamais se départir d’une conscience politique.

L’exposition montée à l’Institut français de Londres du 11 au 14 octobre derniers, et qui sera certainement de nouveau présentée à l’occasion de la pièce Les Damnés jouée par la Comédie-Française au Barbican du 19 au 25 juin 2019, est un extrait concentré sur les dessins de Cabu lorsqu’il se rendait au Français, théâtre qu’il appréciait particulièrement.

Lorsque Véronique Cabut montre les dessins à Eric Ruf, administrateur général de la Comédie-Française, ce dernier ne peut que s’émerveiller de la justesse du trait et décide que les planches doivent être exposées partout, absolument partout, jusque dans les endroits les plus reclus du théâtre, les toilettes. Le partage avec le public se devant être aussi large que possible, l’exposition gratuite a également été montée en partie à la Maison Jean Vilar, Avignon – du 15 mai au 21 décembre – ou dans son entièreté (200 planches de dessins) à la Villa Herrenschmidt, Crédit Mutuel, Strasbourg au mois d’octobre.

Pour ceux qui n’auraient pas la chance de voir l’exposition ou souhaitent en conserver un témoignage, l’ouvrage Cabu – Vive les Comédiens ! aux éditions Michel Lafon regroupe l’ensemble des croquis de l’artiste-journaliste, et il va sans dire qu’il pourrait trouver sa place au pied du sapin. Personnellement, j’adore le portrait qu’il fit de Louis de Funès ! Cabu – Une vie de dessinateur, de Jean-Luc Porquet aux éditions Gallimard, et la BD Cab Calloway – Cabu et Pitet accompagnée de deux CDs, finiront de remplir les petits souliers des fans du Grand Duduche.

Cécile Faure