| Eléonore Pironneau | Septembre 2020 |

 

Masahisa Fukase

Rangée du haut de gauche à droite : un modèle, Toshiteru, Sukezo, Masahisa. Rangée du milieu, de gauche à droite : Akiko, Mitsue, Hisashi Daikoji. Rangée du bas de gauche à droite : Gaku, Kyoko, Kanako, et un portrait mémorial de Miyako. 1985, série Family, 1971-1990. Crédit photo : Masahisa Fukase Archives

Masahisa Fukase (1934 – 2012) est un photographe japonais originaire du district de Hokkaido. Sa famille possède un studio photographique dans la petite ville de Bifuka. Son père, lui ayant appris les rudiments du métier quand il était enfant, avait espéré qu’il reprendrait l’affaire familiale, mais à 18 ans Fukase part étudier la photographie à l’université Nihon à Tokyo. Ce n’est qu’à partir de 1971 qu’il revient travailler dans sa ville natale pour y développer ses recherches. [1]

 

Quelles sont les caractéristiques visuelles de cette image ?

Il s’agit d’une photographie en noir et blanc. La lumière découpe les volumes des corps avec douceur mais précision, et forme un halo derrière les personnages. Elle délimite le groupe comme une unité, et le jeu délicat des ombres sur le sol donne une assise à cet agglomérat de silhouettes. Toutes les nuances de la gamme de gris, du noir saturé au blanc, sont utilisées ; les détails sont nets ; l’image est bien contrastée. La spécificité de l’éclairage ainsi que l’absence de délimitation entre le sol et le mur indiquent qu’il s’agit d’une prise de vue en studio.

 

Que nous disent les signes que sont le placement des personnages, leur posture, leurs vêtements ?

La scène est statique, posée, immobile. Tournant le dos à la caméra, la majeure partie des personnages quoique nommés dans la légende est visuellement anonyme. Seuls deux hommes et l’enfant en photo sont à visage découvert. Le vieil homme est habillé d’un simple t-shirt comme on en porte à la maison, deux personnages sont déshabillés. On sent que ces personnes sont à l’aise avec le fait d’être proches les unes des autres. Ces signes d’intimité sont surprenants dans le contexte de la photographie de studio, en général plus formelle.

 

Placé au point stratégique de l’image selon la règle du nombre d’or [2], le vieil homme attire notre regard. Il est plus petit que les autres, mais très présent, à la fois soutenu et montré à la caméra par l’homme qui est derrière lui – son fils et l’auteur de la photographie.

 

Il y a à l’évidence une mise en scène. Quelqu’un aura placé chacun des protagonistes comme on le ferait pour un rituel ou une représentation théâtrale. On se demande pourquoi le groupe nous tourne le dos : le code de la photographie en studio où l’on pose face caméra pour les siens et les générations à venir est littéralement retourné. Cette provocation non dénuée d’humour nous laisse dans un sentiment d’ambivalence qui devient plus lourd lorsque l’on comprend en lisant la légende que l’enfant sur la photo encadrée est décédée.

 

Fukase nous éclaire par cette réflexion : « Every member of the family whose inverted image I capture on the film inside my camera will die. The camera catches them, and in that instant it is a recording instrument of death. » À l’instar de la petite fille représentée symboliquement au sein des vivants par son image fixée sur le papier, chacun des personnages de la photographie mourra un jour, et ce portrait de famille devient un memento mori (« souviens-toi que tu vas mourir »). Le père, le caractère le plus vulnérable de la scène, semble être offert par son fils à cette caméra qu’il décrit comme un « instrument enregistreur de mort ». Cela n’est pas sans rappeler les sedes sapientiae [3], « Vierges à l’Enfant » typiques du Moyen Âge. Jésus y est représenté comme un homme âgé en miniature, présenté au monde par sa mère dans un geste de don qui semble préparer le sacrifice à venir. Ici c’est le fils-photographe qui se soumet à son destin d’artiste en nous offrant l’intimité de cette photo de famille et l’image de ceux qu’il aime et vont disparaître. Fukase nous touche par sa réflexion universelle et profondément humaine.

 

Eléonore Pironneau
www.eleonorepironneau.com  

 

 

[1] Pour plus d’informations lire l’article de Tomo Kosuga dans Aperture (https://aperture.org/blog/masahisa-fukase-family), et le livre du même auteur Masahisa Fukase, traduction Lucy North, éditions Xavier Barral, 2018. Voir aussi le site de Michael Hoppen Gallery.

2] La loi du nombre d’or est une règle d’harmonie de la compostion visuelle découverte à la Renaissance et basée sur le nombre 1,618.

[3] Sedes sapientia peut se traduire par « trône de sagesse ».

 

La photographie et sa légende