Mathieu Boogaerts, le promeneur grave son sillon londonien 

| Marie de Montigny | Février 2019 |

 

Mathieu Boogaerts. Crédit photo : Marie de Montigny

Avec 7 albums et plus de 1000 concerts au compteur, le chanteur installé à Londres est désormais présent sur la scène locale. Portrait d’un artiste au style intime et épuré.

 

Il sort tout juste de deux semaines de tournée outre-Manche. Un millier de kilomètres dont il revient heureux mais visiblement plutôt fatigué. Au cours de cet entretien par un matin pluvieux dans un café près de chez lui, il ne se départit jamais ni d’une vraie gentillesse ni d’une grande curiosité. Ce qui le fait passer parfois d’interviewé à interviewer

Quand l’auteur-compositeur-interprète débarque à Londres il y a plus de 2 ans avec femme et enfant, c’est « sans projet particulier, sans connaître personne », si ce n’est l’envie de vivre encore « un truc à l’étranger », lui qui a « beaucoup bougé ». Il y a aussi « le fantasme, mais quand même fondé sur des bases très sérieuses, de la qualité de la musique au Royaume Uni. La culture, un nombre de trucs importants viennent d’ici dans la musique occidentale du 20ème siècle. J’ai réalisé que dans les artistes anglo-saxons blancs, 9/10 de ceux que j’aime sont anglais et non pas américains. Quand tu fais de la musique comme moi il y a un côté waouh je vais en Angleterre ! – même si je n’ai jamais vraiment écouté de la pop anglaise ou essayé d’imiter ça ».

Londres, jusqu’à son installation, c’était « 24h tous les 2 ans pour masteriser mes disques. Je passais une journée dans un studio et je repartais le lendemain. Je ne me repérais pas du tout, je prenais un taxi et puis j’arrivais mais sans savoir où j’allais vraiment. Pour moi, Londres c’était ça, 24 heures très importantes parce que c’est le dernier jour de travail sur un disque. Je prenais toujours une journée off le lendemain pour me balader, j’aimais bien l’énergie, l’ambiance, voir d’autres têtes, moi qui aime bien voyager ».

 

Son arrivée coïncide avec la sortie du disque Le Promeneur et il donne 90 concerts outre-Manche, passant ainsi beaucoup de temps hors de Londres. Il a alors l’impression de « sous-vivre » cette ville, d’être un « spectateur ». A la fin de cette tournée, il décide de composer des chansons en anglais. « Quand je fais un disque j’aime bien avoir une espèce de cadre, une contrainte, par exemple enregistrer toutes mes chansons à la guitare. Les gens ne devinent pas nécessairement quel est le cadre mais ça me conditionne. Là je me suis dit je vais écrire en anglais, c’est né de la frustration [face à] tous ces gens que je croise dans la rue et qui ne peuvent pas avoir accès à ma musique, ni comprendre mon langage artistique. Je vais essayer de faire la version anglaise de mon style, il faut que ça soit aussi personnel, mais en anglais, un anglais très correct, pas un anglais approximatif mélangé avec du français. Un anglais que j’arrive à vivre autant que le français. Des textes très simples [avec] des mots qui vibrent en moi autant qu’un mot français. [Cela] réduit le champ lexical parce qu’il y a plein de mots anglais qui ne peuvent pas sonner en français, car je ne veux pas prendre un accent, imiter un anglais. J’ai fini 9 chansons et au mois de juin je me suis dit qu’il me fallait un public anglais, sans trop savoir comment m’y prendre ».

 

Le chanteur se met en lien avec Le Bureau Export, l’Institut Français le recontacte ; de rencontre en rencontre il se produit l’été dernier au café OTO, suivi par une première partie au Royal Albert Hall en octobre, puis une soirée à la librairie-galerie Caravansérail le mois suivant. En début d’année prochaine, il chantera à l’Omnibus de Clapham. Il pressent le public londonien « plus disposé au premier degré, à s’abandonner ». Désormais plus visible ici, il a la sensation d’avoir « entre-ouvert la porte. Maintenant je veux mettre un pied puis deux. Pas nécessairement passer ma vie ici mais avoir une vraie expérience (…), avoir vraiment vécu quelque chose et ne pas avoir été là en touriste ».

 

Et sa vie de londonien le trouble. « Il y a la part de ce que j’attends ici et ce que je découvre vraiment, et parfois j’ai du mal dans mon esprit à séparer. C’est un autre monde. J’ai l’impression de traverser l’Atlantique à chaque fois que je traverse la Manche. J’adore être confronté à ça mais je suis complètement déstabilisé ; j’ai l’impression que je ne maitrise pas les codes. Enfin moins maintenant évidemment. Il faut faire la part entre ce qui est de l’ordre du fantasme [et ce qui est de l’ordre] de la réalité (…). Tu prends n’importe qui dans la rue [en France], qui n’a même jamais mis les pieds en Angleterre, tu lui dis raconte-moi l’Angleterre, et bien il va dire on [y] mange mal, il pleut. Chacun a son lot de stéréotypes et donc je les ai aussi. Comme on est tous conditionnés par des stéréotypes sur tous les pays du monde c’est pas évident d’arriver à en sortir et être objectif sur ce que je vois ».

 

Curieux, il part souvent à la découverte de Londres, en scooter, à vélo ou à pied. Quand on lui demande quels sont ses lieux de prédilection, il lance une pirouette : « on va dire que c’est l’endroit que je ne connais pas encore, parce que ce que j’adore, c’est découvrir. Ce qui m’excite, c’est de me dire : tiens, demain je pars en vadrouille, ce que je fais assez régulièrement, même si c’est plus ingrat de faire ça qu’à Paris [qui est] plus dense. À Londres, parfois tu te fais vingt minutes dans une avenue où il ne se passe rien ! » Cédant à notre insistance, il nous confie trois lieux de promenade favoris : « Regents Canal, du côté de Victoria Park, ou vers Broadway Market et London Fields. Aussi la sortie du métro de Brixton, le prêcheur avec son micro, ce côté cosmopolite, très dépaysant. Et enfin Richmond Park, avec tous ces arbres très anciens où j’ai l’impression être dans un dessin animé de Walt Disney ! »

 

Londres, c’est bien sûr aussi pour Mathieu l’occasion d’écumer comme spectateur petites et grandes salles de concert ou de théâtre et de se plonger dans la culture locale. « À chaque fois que je vais au théâtre ou voir des concerts, je suis épaté par la liberté, l’autorisation de creuser des sillons. A chaque fois, il y a des propositions avec une vraie pertinence. Au théâtre [on trouve] une vraie idée, un décor, sans gros moyens ». Interrogé sur un artiste londonien qu’il suivrait en particulier, il cite avec enthousiasme King Krule. « C’est un Anglais qui vient de Peckham, où il y a toute une scène [musicale]. Je trouve ça brillantissime ! Le mec a 22 ans, tout jeune. Ce qu’il fait est hyper dark, vraiment très très dark. Il a vraiment un supplément d’âme ! [Et] un accent très fort. J’espère que je le rencontrerai un jour ! »

 

Propos recueillis par Marie de Montigny
mhdemontigny@gmail.com

 

Prochain concert de Mathieu Boogaerts : le 3 mars à 19h30, à l’Omnibus Theatre, Clapham (www.omnibus-clapham.org)

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