| Cécile Faure | Novembre 2020 |

 

Alors que notre espace de vie et de libertés est contraint par des mesures sanitaires qui se veulent salutaires, que la distanciation à multiples échelles s’impose à l’animal social qu’est l’humain, que l’économie vacille et que la question environnementale est dans tous les esprits, qui ne se demande comment redonner du sens aux choix de vie que l’on fait ? Qui ne s’interroge sur le pourquoi-comment on en est arrivé là, et reste perplexe sur la marche à suivre pour retrouver cohérence et entendement dans sa vie personnelle et professionnelle, et participer à un mieux être solidaire ?

Mickael Mangot, docteur en économie, enseignant à l’ESSEC, directeur de l’Institut de l’Économie du Bonheur, auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier L’Empire du sens, éd. Eyrolles, août 2020, revient sur ce questionnement qui, plus que jamais, semble aujourd’hui prendre le pas dans le processus de décision de l’individu.

 

Mickael Mangot

Mickael Mangot

 

 

Pourriez-vous nous donner les grandes lignes de ce qu’est l’économie du bonheur ? La satisfaction n’est-elle pas le moteur de l’échange, que ce soit de biens ou de services ? La notion de bonheur, différente, n’est-elle pas sujette à une perception proprement individuelle, difficile à quantifier, à mesurer selon une échelle de valeurs qui varient d’un individu à l’autre?

L’économie du bonheur est une discipline née dans les années 1970 qui regarde comment les décisions économiques des gens et leur situation économique sont connectées avec leur bonheur. Dans ce cadre, le bonheur est vu comme un état subjectif marqué à la fois par une satisfaction générale de sa vie et par des émotions positives. La satisfaction de la vie est mesurée sur une échelle de 0 à 10 où les bornes représentent ce que l’individu considère être la pire et la meilleure des vies possibles selon lui. C’est donc effectivement relatif, propre à chacun. Seulement les travaux en économie du bonheur s’intéressent à des populations larges. On considère que si des effets significatifs sont observés sur des populations larges, où les biais individuels sont lissés, alors l’observation est digne d’intérêt.

Ce que les chercheurs ont fait abondamment pour la satisfaction de la vie depuis 50 ans, ils sont en train de le refaire avec le sentiment de sens dans la vie. À la différence près qu’il ne s’agit pas de donner une seule évaluation générique mais plutôt d’exprimer son niveau d’adhésion à une batterie d’assertions, formulées positivement comme « J’ai trouvé un sens précis à ma vie » ou « J’ai des objectifs qui me procureraient une satisfaction profonde si je pouvais les accomplir », ou bien formulées négativement comme «Il n’y a rien que j’ai pleinement envie de faire » ou encore « Je ne sais juste pas vraiment ce que je veux faire de ma vie ».

 
Dans votre dernier ouvrage, vous entreprenez de comprendre les changements qui se font jour dans le processus de prise de décisions, de choix de vie des individus – consommation, carrière, interactions sociales, participation à un mieux être collectif… pensez vous ces changements pérennes ? 

Dans le livre, je montre que les décisions en matière de travail, de consommation ou d’épargne relèvent d’une demande protéiforme de sens. Je pense clairement que cette quête n’est pas près de s’essouffler. Il y a comme un effet ciseau, avec d’un côté plus de sens demandé chez des individus plus éduqués, plus informés et saturés de consommation et de l’autre moins de sens offert avec le recul de la religion, de la famille et de la carrière linéaire et avec la contestation de la consommation destructrice de l’environnement.

Les individus dans les pays riches ont de plus en plus des aspirations post-matérialistes auxquelles le modèle classique “métro-boulot-conso” répond mal. La crise du COVID-19, comme la crise financière avant elle, met juste temporairement entre parenthèses la concrétisation de ces aspirations.

 

Nous savons tous, tout au moins nous ne sommes pas avares de grandes déclarations, que la fuite en avant dans laquelle nous nous sommes engagés depuis plusieurs générations, n’est plus possible. Il faut non seulement envisager modifier nos comportements mais le faire rapidement. Au-delà du bonheur et de la quête de sens, comment s’assurer que la satisfaction individuelle et contrainte par l’espérance de vie de chacun, et son possible désengagement avec le temps qui passe, ne l’emporte sur le bien collectif ?! 

C’est effectivement le grand défi ! Le sentiment de sens dans la vie, comme le bonheur, est un état subjectif. Il est à la fois très perceptuel et très autocentré. Les études montrent que les gens trouvent du sens dans des activités qui leur permettent de se sentir alignées avec leurs valeurs, de se développer personnellement, de se sentir connectées à d’autres et de contribuer à une réalisation commune. Cela relève beaucoup plus du comment que du pourquoi.

Et c’est du sens souvent plus ressenti qu’analysé en prenant de la distance. Le sens (subjectif) est en cela très différent de l’impact (objectif). On peut trouver du sens à son petit niveau individuel sans nécessairement se rattacher à un grand projet collectif objectivement positif. C’est là le danger de la quête de sens, comme de la quête de bonheur, alors que l’on a des défis sociétaux bien réels, qui dépassent la perception de chacun, à relever collectivement, le dérèglement climatique en premier lieu.

 

Propos recueillis par Cécile Faure

 

 

 

 

l'empire du sens - Mickael Mangot
L’Empire du sens
Mickael Mangot
Editions Eyrolles
Août 2020

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