| Lecteur anonyme | Août 2019 |

 

« Je n’ai plus 33 ans, je n’ai plus l’âge du Christ depuis longtemps. En fait, j’ai plutôt l’âge de la crise. Je viens de fêter mes quarante ans. Je suis contente. Il n’y rien de mal à avoir quarante ans. De toute façon, j’ai toujours pensé, et même clamé haut et fort, que toute année fêtée est une année gagnée. La Dame à la faucille nous rattrape tous un jour. Autant que ce soit le plus tard possible. J’ai donc quarante ans et ça va. Enfin presque. Parce que, oui, la crise des quarante ans, chez moi, c’est une révolution.

 

En octobre dernier, une mouche m’a piquée. Depuis j’ai décidé d’envoyer tout, ou presque, bouler. J’ai aussi décidé de marcher. Marcher, je l’ai toujours fait. J’adore ça. Par tous les temps. Mais en octobre la mouche de la charité ma piquée. Me voici inscrite pour le marathon marché de nuit. Une bonne œuvre pour financer la recherche contre le cancer du sein. Résultat, d’ici un mois je vais faire partie de ces nombreuses femmes à moitié dénudées, marchant à toutes allures, en soutien-gorge décorés par leurs soins, à la pleine lune, tentant le semi ou le complet pour une bonne cause.

 

En 1992, ma grand-mère maternelle est décédée. Elle a succombé à un cancer du sein après deux années de dure bataille. Je l’ai accompagnée pendant ces deux ans. En fait, on ne meurt pas d’un cancer du sein. Le sein n’est pas un organe vital. Il ne vous aide pas à respirer, il ne vous aide pas à vous alimenter, il ne vous aide pas à mieux vivre… Les poumons, l’intestin, le foie, eux, ils vous sont nécessaires. Mais quand ce cancer qui a trouvé naissance dans votre sein, rampe et s’immisce lentement dans vos organes vitaux, la souffrance est tout aussi grande. Mon amie, cette grand-mère que j’aimais tant, elle est partie lentement, dignement dans la douleur. Alors, au mois de mai, je vais marcher pour elle, et pour les autres aussi. Pour celles qui ont succombé, pour celles qui se battent encore et pour celles qui j’espère seront dépistées à temps. »

 

[…]

 

« Et en octobre, quand j’ai décidé de marcher pour lutter contre le cancer du sein, je ne savais pas marcher, marcher vite j’entends. Car malgré ma rééducation, je n’avais pas repris d’activité sportive à proprement parler. J’avais bien fait un peu de natation pendant l’été et grimpé les pentes ardues de montagnes dans les Dolomites, mais rien de fréquent, de vraiment régulier.

 

Comme mon genou restait douloureux dans l’effort, j’ai revu mon chirurgien. Il a regardé, palpé et conclu que j’avais gagné quelques grammes de muscles mais pas assez pour stabiliser mon genou. Alors je lui ai demandé de me recommander la meilleure prothèse disponible sur le marché. Il n’a pas hésité un instant, et me voici une semaine plus tard dans les locaux du-dit fabriquant. Ce n’est pas une prothèse, mais une orthèse. Elle vient s’emboîter sur mon articulation et s’assure que celle-ci reste dans son axe, n’est pas sujette à des torsions même en cas de mouvements latéraux. Le consultant qui s’est occupé de moi a eu quelques difficultés à trouver la plus petite, qui vienne épouser avec perfection ma jambe. Comme elle est belle. Toute noire, en fibre de carbone et vis de titane. Nous nous allons parfaitement. Ma nouvelle alliée et moi-même ressemblons ensemble à une femme partiellement robot sortie d’un imaginaire de fiction du début des années 80 : je suis la femme bionique, je suis robocopette. Elle n’est pas faite sur mesure mais elle est chère mon orthèse. D’ailleurs elle vient avec un très beau sac noir pour la transporter et la protéger. Je sais que c’est un bon investissement. J’en suis persuadée. Alors, j’y vais, je la prends, je la paie, c’est mon cadeau de Noël. Merci Père Noël, vous me donnez du courage et me rendez cette liberté perdue il y a quatre ans. »

 

[…]

 

« Si je laisse la jolie-fille-qui-me-court-sur-les-nerfs de côté, il y a aussi de très beaux hommes qui me dépassent. Ils ne sont pas tous blonds, ont plutôt le cheveux court, portent le collant ou le short noir du coureur de fond, transpirent presque toujours. Et moi je les trouve charmants. Évidemment ils ne me voient pas, ou alors comme un obstacle à leur course. Je me fais toute petite, me pousse sur le côté du chemin, évitant tout de même de m’aventurer sur l’herbe où le terrain aléatoire me coûte cher en cheville tordue. Je m’efface, comme m’excusant d’être là, de les freiner dans leur course. Enfin presque, parce que ça c’est quand je suis seule. Mais si nous sommes deux, si une copine a accepté de m’accompagner, alors je deviens clown. Celui qui me dépasse, je le suis soudainement en courant aussi près que me permet la décence, puis je m’arrête, me retourne pour voir le regard amusé de mon amie me trouvant un tantinet coquine. Celui qui vient en sens inverse connaît une bien plus grande infortune. A quelques mètres de lui, soudain j’ouvre grand mon petit mètre de bras en le regardant avec un grand sourire, et je m’exclame « à moi !». L’effet est assuré. Et après le moment de doute, le flottement dans son regard, il poursuit son chemin en riant. Il a oublié momentanément l’effort, le temps d’une seconde il m’a vue et j’espère sourit encore cent mètres plus loin. Je n’en demande pas plus. C’est ma façon à moi de dire « Dédramatisons donc tout cela, ce n’est tout de même pas une torture, que je sache ? Allez, haut les cœurs ! ». Aucun ne s’est jamais fâché, n’en a eu le temps. Je me rends compte en écrivant que je ne l’ai jamais fait à une femme, blonde ou pas. Pas par sexisme. Cela ne m’a tout simplement pas traversé l’esprit. Pas si clown que cela alors finalement, à bien y réfléchir. »

Lecteur anonyme

 


 

Ces petits bouts de textes sont extraits d’un ouvrage dont la rédaction fut achevée en 2014, et qui se voulait une réponse à l’autoportrait que nous donne Haruki Murakami de sa préparation aux marathons qu’il court chaque année. Son autoportrait de l’auteur en coureur de fond fut d’un grand soutien pendant mon entrainement.