| Agnès Anquetin-Dias | Octobre 2019 |

 

Little girl playing with Little Sun in Ethiopia. Photo Merklit Mersha

 

Weather project & Little Sun

Les londoniens n’ont pas oublié Weather project qui fut, en 2003, la première grande installation à occuper la salle des turbines de l’ancienne centrale électrique convertie depuis 2000 en musée. Olafur Eliasson y avait au moyen de lampes à mono fréquence jaunes, créé un grand soleil qui a été contemplé par plus de 2 millions de personnes !

Se voyant réfléchis dans le miroir installé au plafond de l’immense hall, les visiteurs avaient eu l’idée de se joindre les uns aux autres pour créer des figures étonnantes. La magie de l’œuvre avait opéré !

Weather project qui a contribué tant à la renommée internationale de l’artiste qu’à celle du musée a scellé un lien entre les deux. Le lancement officiel de la petite lampe solaire que Olafur Eliasson avait dessinée et baptisée Little Sun y avait eu lieu en 2012. Le musée avait pour l’occasion, organisé des nocturnes dans les galeries de sa collection permanente où les œuvres puissamment éclairées par Little Sun paraissaient plus surréalistes que jamais !

Little Sun est aussi une véritable entreprise que l’artiste a fondé avec l’ingénieur Frederik Ottesen pour permettre au plus grand nombre d’avoir accès à l’énergie durable. Le produit Little Sun est vendu à un prix plus élevé dans les régions des nantis d’électricité afin de pouvoir le vendre à un prix abordable dans les régions hors réseau.

Ice Watch et la fonte des glaciers

Plus récemment, en décembre dernier, la Tate Modern avait servi de toile de fond à la mise en scène conçue par Olafur Eliason pour alerter le public sur le réchauffement climatique : L’artiste avait disposé devant le musée de magnifiques blocs de glace qu’il avait, avec l’aide du géologue Minik Rosing, prélevés sur les icebergs flottants des eaux du Groenland. L’installation Ice Watch, déjà vue en 2014 devant l’Hôtel de ville de Copenhague puis l’année suivante au pied du Panthéon de Paris, faisait littéralement toucher du doigt le phénomène de la fonte accélérée des glaciers!

Les photos des glaciers prises par Olafur Eliasson en Islande, en 1999, sont présentées au sein de l’exposition qui lui est maintenant dévolue à la Tate Modern.

L’artiste a récemment repris l’avion pour photographier les mêmes glaciers. Ces dernières photos seront placées, cet automne à côté des anciennes afin que la confrontation des deux séries soit tristement parlante !

Terre de glace et de feu

Mais c’est plutôt de l’émerveillement qu’engendre l’exposition qui entend présenter les diverses facettes d’un personnage tout à la fois poète et entrepreneur optimiste, et ancré dans les réalités écologiques et sociales.

Né en 1967 à Copenhague, Olafur Eliasson a passé son enfance en Islande, terre de glace et de feu et source d’inspiration pour l’artiste.

C’est ainsi avec une cascade de 11 mètres de haut que l’exposition commence à l’extérieur, sur la terrasse derrière le musée (à l’opposé de l’entrée sur la Tamise).

Waterfall (2019) continue ici une série où les premières cascades avaient été installées en 1998 à Sydney et Cologne, et les plus monumentales, en 2008 à New York, notamment sous le mythique pont de Brooklyn, et en 2016 au château de Versailles sur l’axe du Grand Canal.

La cascade ne fonctionne ici que pendant les heures d’ouverture de l’exposition laissant voir en dehors de celles-ci l’échafaudage que l’artiste magicien s’est bien gardé de dissimuler.

Beauty

Dans Beauty (1993), une des premières installations où l’artiste a voulu recréer ce dont il a été témoin en Islande, l’artiste ne cache pas comment il a opéré : aussi obscure soit la salle où il pénètre, le spectateur peut voir au plafond un tuyau percé projetant un fin rideau de brouillard et un projecteur dans un angle, faisant briller les gouttelettes d’eau, ce qui donne naissance à un arc-en-ciel qui croit ou s’estompe selon qu’on s’avance ou s’éloigne. Le fait de voir l’arc-en-ciel ainsi que les éléments qui l’ont fabriqué et de pouvoir transformer la vision de l’œuvre selon la position adoptée devant elle, donne au spectateur le sentiment d’agir sur elle.

Plusieurs des installations d’Olafur Eliasson dirigent ainsi notre attention sur notre manière de regarder et font en sorte, comme le dit l’artiste, qu’on « se voit en train de regarder ».

Le visiteur est un coproducteur

Le même phénomène est ressenti avec l’installation Your uncertain shadow (2010) : dans une pièce obscure sont alignés par terre 5 spots dont les couleurs sont combinées pour éclairer d’une lumière blanche le mur qui leur fait face. Lorsque le visiteur entre dans la pièce, son ombre bloquant chaque lumière colorée selon un angle légèrement différent, se déploie en 5 silhouettes de différentes couleurs. En bougeant, il devient ce que l’artiste veut qu’il soit devant son œuvre, un co-producteur.

Quand vous vous tenez seul dans cette pièce, vous voyez votre figure se démultiplier en plusieurs ombres colorées. Si vous êtes avec d’autres, les ombres prolifèrent jusqu’à donner l’impression parfois d’enflammer le mur. Plus il y a de monde, plus il y a d’effet. Là est le plaisir !

Your blind passenger & Big Bang Fountain

L’installation la plus déroutante à expérimenter est Your blind passenger (2010) : vous entrez dans la lumière colorée d’un couloir empli d’une brume qui vous empêche de voir au delà d’1,5 mètre. Le visiteur désorienté bénit alors la présence à ses cotés des autres curieux qui se sont lancés dans cette aventure !

Une autre installation, prétexte à partager avec d’autres une belle expérience dans le noir, est Big Bang Fountain (2014) où eau et lumière combinées à un peu de technologie suffisent à nous faire vibrer : des flashs de lumière stroboscopique font un arrêt sur l’image de jets d’eau et donnent corps à ce qui ressemble à des sculptures tombées du ciel.

Nature et perception de notre environnement

La perception de notre environnement est à l’évidence le thème privilégié de l’artiste qui raffole de géométrie. En témoignent les centaines de maquettes et prototypes de toutes tailles et de matériaux divers, qui emplissent une vitrine occupant à elle seule la première salle. L’ensemble qui s’appelle, Model Room (2003) est au Moderna Museet de Stockolm depuis 2015, année de la mort du génial géomètre Einar Thorstein. Co-auteur avec Olafur Eliasson de tous ces modèles, il a aidé l’artiste dans ses entreprises pendant 20 ans.

Si vous regardez bien dans le fouillis de la vitrine, vous reconnaîtrez le modèle de Your spiral view (2002), vertigineux kaléidoscope géant dans lequel on peut s’engouffrer comme dans un tunnel. Constitué de plaques facettées en acier à poli miroir et composé de 2 ensembles de spirales, il invite à observer les choses sous un angle différent. Il faut franchir 2 marches pour y découvrir son image répétée à l’infini à l’intérieur d’un espace géométrique qui donne une impression de mouvement d’autant plus étrange qu’on n’en voit pas la direction.

Pour vous remettre de vos émotions, le Terrace Bar du 1er ainsi que le restaurant du 9ème ont créé des menus à partir des recettes des cuisiniers qui nourrissent la petite centaine d’experts dont l’artiste a su s’entourer dans son atelier de Berlin.

Avec ou sans dégustation du risotto à l’épeautre ou du gâteau de courgettes, il est de toute façon bon et sain d’entrer dans l’univers d’Olafur Eliasson pour stimuler son imagination …

 

Agnès Anquetin-Dias
agnes.anquetin@me.com

 

Olafur Eliasson: In real life
Tate Modern
11 July 2019 – 5 January 2020