| Eléonore Pironneau | Juin 2019 |

 

Sean Scully, Cream, 2018, aquatint, sugarlift and spitbite on paper, 76.2×63.5cm. Private collection © Sean Scully, Photo: courtesy of the artist.

Qui n’a pas reposé, perdu même, son regard dans la contemplation d’un paysage maritime ? Rien ne dérange l’horizontalité d’une telle vision. Les brouillards d’humidité, le dégradé de lumière qui plonge vers le lointain, les ombres régulières du sable, les crêtes blanchâtres de l’écume, horizontales aussi dans leur rythme dissocié, ces directions se posent, parallèles à la ligne qui délimite la mer et le ciel, plus ou moins précise, floue ou simplement dissoute dans les brumes.

 

Cette horizontalité, c’est le principe de construction de l’œuvre de Sean Scully, Cream (ci-contre). L’artiste est familier des compositions simplifiées. Il se détache cependant du courant minimaliste par la sensualité de sa touche, évidente dans ses grandes huiles. Si la gravure ne peut rivaliser avec la suavité expressive de l’huile, la surface de cette œuvre est néanmoins riche en texture. Les quelques rayures de la plaque de la gravure enrichissent la surface mais aussi la composition en apportant un élément vertical discret, un écho peut-être aux trois piquets qui se détachent sur le ciel dans la peinture de Turner The Evening Star (ci-dessus).

 

Cette œuvre, exposée dans la première salle de l’exposition Sea Star : Sean Scully at the National Gallery, a profondément influencé Scully. Du principe du paysage, l’artiste ne garde cependant que les bandes horizontales. En simplifiant la construction à l’extrême, Scully s’émancipe de la contrainte de la représentation et prend le contrôle du rythme visuel. Il est intéressant de noter que, comme sa mère qui était chanteuse, Scully a été musicien, « The beat of music is running through my work » dit-il.

 

L’harmonie colorée de la gravure évoque les ombres et lumières du sable et n’est pas sans rappeler la douceur de l’œuvre de Turner. Mais c’est l’histoire suivante qui nous amène au cœur de cette tendresse de la couleur : Scully se rappelle qu’à l’âge de 8 ans son père l’avait – fait rarissime – emmené pour une promenade père et fils sur la plage à marée descendante. «We advanced, and as we did, we approached the sea, still retreating. We strolled side by side, into a vast sculpted painting. Whose constitution of wet sand, humid air, rolling waves and sad end of day yellow grey light, stunned us. We stood for a chilly moment, before we turned around, joined in our wonder

 

La sensibilité et la puissance des perceptions de l’enfant se retrouvent dans le travail de la maturité. Mais ce qui reste à mes yeux le plus important dans l’œuvre ci-contre, c’est le traitement des transitions entre deux aplats de couleur : ici un halo jaune plus acide, là un liseré plus vif, une discrète scintillance telle celle qui délimite parfois le contour des nuages ou le point de contact entre le ciel et la mer. Scully nous offre une interprétation poétique du monde visible. Mais ces détails parlent aussi du glissement entre deux états, ces entre-deux auxquels on oublie de prêter attention, ici soulignés visuellement par un accent de clarté.

 

Eléonore Pironneau 
www.eleonorepironneau.com

 

Sea Star : Sean Scully at the National Gallery | Jusqu’au 11  Août 2019