| Hubert Rault | avril 2020 |

 

Pierre de Coubertin, une vision en héritage

Pierre de Coubertin

 

 

En ce début d’année 2020, une année olympique, nous avions envie de vous faire (re)découvrir l’histoire d’un homme derrière une aventure unique. Qui mieux que son arrière-petit-neveu, Jacques de Navacelle, pouvait nous éclairer sur ce personnage qui a fait de son idéal un succès mondial?

 

Quelle place a Pierre de Coubertin dans l’histoire de  votre famille ? Quels souvenirs de lui a-t-elle conservés?

Jacques de Navacelle : Pierre de Coubertin était le frère de mon arrière-grand-mère du coté de mon père. Je ne l’ai pas rencontré mais mon père l’a connu dans les années 1930. Il était extrêmement ouvert aux idées nouvelles et en permanence en train d’imaginer des initiatives nouvelles dans le domaine de l’éducation.

 

Quelle était sa vie privée? Y a-t-il encore des descendants qui portent le nom de Coubertin?

Pierre de Coubertin s’est marié en 1890 et a eu deux enfants,  Jacques et Renée. Les deux sont morts sans descendance. En 1991 mon père et son frère ont relevé le nom qui s’était éteint quelques années auparavant au décès de Marie-Marcelle de Coubertin, en 1978, la dernière porteuse du nom. Nous sommes, aujourd’hui, quatre de ma génération à avoir ce nom dans notre état civil. Quelques uns d’entre nous l’utilisent dans certaines circonstances mais, pour l’essentiel, le but n’est pas de le porter mais de le maintenir en vie et de le protéger contre des utilisations commerciales.

 

Comment est venue à votre aïeul cette idée de recréer ces Jeux Olympiques?

Au départ, Pierre de Coubertin avait le rêve de transformer le système éducatif français qu’il trouvait trop fermé sur la simple accumulation  de connaissances  et pas assez ouvert sur le développement humain dans sa globalité. Il a essayé, grâce à son entregent, de convaincre les autorités françaises de faire évoluer les méthodes d’éducation plus que d’enseignement mais il s’est heurté à une résistance. À l’époque, l’idée était que les professeurs sont là pour transmette des connaissances et l’élève pour les enregistrer. Il est allé visiter l’Angleterre et a découvert des méthodes d’éducation très différentes et deux aspects l’ont particulièrement séduit : le rôle du sport (différent de la gymnastique en vigueur en France) et la responsabilité donnée aux élèves dans l’organisation et le fonctionnement de leurs écoles.  Il a trouvé que les méthodes d’éducation anglaises étaient les seules capables de former des citoyens épanouis et responsables.

 

Comment ces idées innovantes ont-elles été reçues en France?

Rentré en France, il a voulu transposer ce qu’il avait vu en Angleterre mais le succès ne fut pas au rendez-vous. C’est alors qu’il a imaginé de réinstaller les Jeux Olympiques qui avaient pour but de promouvoir le sport de compétition afin de permettre aux jeunes d’aller au bout de leurs capacités en mettant en œuvre les valeurs universelles d’effort, de compétition, de performance, d’honnêteté, de fair-play. Valeurs indispensables dans la vie en société.

Là encore, les autorités françaises étaient réticentes mais il les a contraintes à s’y intéresser en créant un mouvement international qui a eu rapidement du succès et duquel la France ne pouvait pas rester à l’écart. Il a d’ailleurs choisi d’impliquer au départ la Grèce, pays d’origine des Jeux Olympiques, pour bien relier ces nouveaux jeux à ceux d’autrefois et confirmer leur dimension internationale.

Il a définitivement abandonné ses espoirs de faire évoluer la société française en installant le Comité International Olympique (CIO) à Lausanne considéré comme un endroit neutre à l’écart de toute pression politique. Cela a beaucoup déplu aux autorités françaises.

 

Pourquoi cette passion pour le sport ? Pierre de Coubertin était-il lui-même un sportif?

Pour lui, le sport a un aspect hygiénique, en poussant le corps vers ses limites, et moral car la compétition véhicule des valeurs qui sont très importantes dans  la vie individuelle et sociale. Pierre de Coubertin était lui-même sportif. Il a personnellement pratiqué la boxe, l’aviron et l’escrime. Il avait inventé l’escrime à cheval qui n’a pas eu beaucoup de succès. En revanche, il est à l’origine du pentathlon (équitation, natation, tir, course à pied, escrime) qui est encore une compétition olympique. Il a également arbitré le premier match de rugby au Havre et on dit qu’il a rapporté d’Angleterre le jeu du tennis dont il a fait une démonstration sur la pelouse du château de Mirville en Normandie où il passait beaucoup de temps avec ses parents et que j’habite maintenant.

 

Comment Pierre de Coubertin se voyait-il ? Un passionné, un idéaliste, un politique ? 

C’était un idéaliste, probablement en avance sur son temps. Sans doute, un peu anticonformiste. Venant d’une famille royaliste, il s’est très tôt « converti » à la République. Son rêve était de contribuer à construire l’homme épanoui capable de faire progresser la société. Pour lui, le sport était un outil indispensable mais aussi la connaissance de l’histoire. Il a écrit une ‘’Histoire universelle’’ en plusieurs volumes, de nombreux articles de journaux sur l’avenir de l’Europe. Il considérait indispensable que chacun connaisse l’Histoire pour en tirer des leçons et préparer l’avenir.

 

Cependant, on lit, ici et là, que Pierre de Coubertin n’avait pas intégré aux Jeux les pays qui étaient alors des colonies. On lui a même reproché l’organisation des Jeux à Berlin en 1936. Quel regard portez-vous sur ces controverses ? 

Comme ceux de son époque (Droite, Gauche, Eglise, etc.) Pierre de Coubertin avait une opinion positive de la colonisation. Pour certains, c’était d’abord le commerce, pour lui c’était l’éducation. Il a souvent dit à quel point il rêvait de voir les peuples colonisés d’Afrique s’engager dans les compétions sportives et courir loin devant leurs concurrents européens ! Il n’a jamais organisé les Jeux de Berlin auxquels il n’a d’ailleurs pas souhaité se rendre. Il manifestait une certaine méfiance vis à vis de Hitler qui commençait à son époque (en 1933) à véhiculer des idées totalement opposées aux siennes. C’était un universaliste pacifique qui rêvait de voir les Jeux Olympiques instaurer la paix mondiale. Il pensait que les guerres étaient le fruit de la peur que les gens éprouvent envers l’étranger et qu’en réunissant tous les 4 ans des jeunes de tous les pays ils apprendraient à se connaitre et donc à s’apprécier et qu’ainsi il n’y aurait plus de guerre. Malheureusement, ce n’est pas encore arrivé !

 

Au regard de ce parcours unique, Pierre de Coubertin a-t-il été reconnu de son vivant par ses contemporains ? On l’imagine décoré de la Légion d’Honneur, ou même Lauréat d’un Prix Nobel.

Il n’a pas été décoré de la Légion d’honneur probablement parce que il était perçu comme trop dérangeant pour l’époque. Il a été présenté en 1936 au Prix Nobel de la Paix mais ne l’a pas obtenu compte tenu des Jeux qui s’étaient tenus à Berlin, dans l’Allemagne hitlérienne, bien qu’il n’ait pas souhaité s’y rendre.

 

Comment votre famille a-t-elle été, au fil des générations, impliquée dans l’organisation des Jeux Olympiques?

Pendant de nombreuses années, mon père Geoffroy s’est beaucoup impliqué dans la conservation et la diffusion des idées de Pierre de Coubertin. Cela a été renforcé par le fait que mon père a pu reprendre le château de Mirville et que de nombreuses manifestations y ont eu lieu, l’une d’entre elles étant le passage de la flamme olympique en 1991 (pour les JO d’Hiver à Albertville en 1992). Il a été considéré par le CIO comme représentant de la famille et il a été décoré de l’Ordre Olympique. Il a assisté à de nombreux Jeux Olympiques jusqu’à 1998, date à partir de laquelle j’ai pris sa succession.

 

Le flambeau s’est-t-il aussi passé aux plus jeunes générations ?

En 2017, j’ai souhaité passer la main à une association familiale composée exclusivement des descendants de la génération qui me suit et qui participe à des activités dans le cadre du CIO, dont la présence aux Jeux Olympiques.

 

En 2024, les JO se tiendront à Paris. Quelle place sera alors réservée au fondateur des Jeux ?

Dans le cérémonial et la charte Olympique tout est prévu. Lors de la cérémonie d’ouverture le nom de Pierre de Coubertin doit être prononcé. Quel que soit le pays où se tiennent les Jeux, les annonces et les panneaux d’indications doivent être en français en plus de la langue locale. Nous avons la chance d’avoir en la personne de Thomas Bach un président du CIO grand admirateur de Pierre de Coubertin. En ce qui me concerne, je prépare actuellement sur le passage de la Flamme Olympique en 2024 à Mirville.

 

2024 sera donc l’occasion de redécouvrir cette mémoire. Quel lieu conseilleriez-vous à ceux qui voudraient découvrir davantage, sans attendre 2024 ?

Le musée du CIO à Lausanne, en Suisse, est un endroit extraordinaire à visiter. On commence par l’histoire des jeux antiques puis on passe à un espace réservé à Pierre de Coubertin pour ensuite traverser toute l’histoire des Jeux jusqu’à ce jour. Mon père a cédé de très nombreuses archives de Pierre de Coubertin au CIO dans les années 1960 et il est possible d’aller les consulter à Lausanne. Mon père et moi avons récemment confié au service des archives contemporaines de Science Po à Paris la plupart des documents restant en notre possession. Ils sont conservés et gérés par des professionnels et sont ouverts à la consultation, pour que cette mémoire reste vivante et accessible au plus grand nombre.

 

Interview recueillie par Hubert Rault
hubert.rault@historyvibes.com

 

 

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