| Cécile Faure | Juin 2019 |

 

Eric Ruf, administrateur général de la Comédie-française, et Raphaelle Rodocanachi, attachée culturelle aux arts visuels et du spectacle à Londres. Crédit photo : Valérie Sieyes © Institut francais du Royaume-uni

 

Raphaëlle Rodocanachi, attachée culturelle en charge du bureau des arts à l’Institut français, est une jeune franco-américaine engagée et passionnée par la création artistique européenne et le rayonnement de la culture française au Royaume-Uni. Bien qu’ayant goûté un temps au rôle d’Émilie Jolie lors de sa création au Cirque d’Hiver en 1986, elle est aujourd’hui une « femme de l’ombre » qui n’aime pas être sous les feux de la rampe, préfère l’univers des coulisses et de la production, et mettre toute son énergie au service des artistes français au Royaume-Uni.

 

Une diplomatie d’influence positive

Son rôle est d’identifier et de tisser des liens étroits de collaboration avec des institutions britanniques sur l’ensemble du territoire, et de leur faire découvrir la France au travers des arts du spectacle – le cirque, la danse, le théâtre – en mettant notamment l’accent sur la diversité et la femme.

 

Dans ce contexte, Raphaëlle Rodocanachi concentre le travail du bureau des arts de l’Institut autour de deux programmes très porteurs :

  • En Scène!, lancé en 2013 par l’Institut français du Royaume-Uni permet de promouvoir la scène française et francophone à travers l’ensemble du territoire britannique (Londres, Manchester, Belfast, Édimbourg, Bristol ou encore Birmingham, pour n’en citer que quelques-unes). Il s’agit de faire rayonner la richesse et la diversité des spectacles français, du théâtre à la danse, en passant par les arts du cirque. En 2018, En Scène! a ainsi soutenu dix-huit productions, pour 91 représentations organisées dans six grandes villes, avec douze partenaires britanniques. On peut citer quelques exemples, dont Le Monde d’hier de Stefan Zweig au Print Room at the Coronet, plusieurs pièces jeune public au festival Imaginate à Édimbourg (Et si j’étais moi de Catherine Dreyfus ou encore Le Petit Bain de Johanny Bert), J’ai trop peur de David Lescot à HOME Manchester, Finir en beauté de Mohamed El Khatib au Birmingham Repertory Theatre, Hikikomori de Joris Mathieu au Lowry de Manchester, Celui qui tombe de Yoann Bourgeois au Belfast International Festival, plusieurs productions au MIME Festival à Londres (dont Mathurin Bolze), Effet Bekkrell au Roundhouse, Suzy Storck mise en scène par Jean-Pierre Baro au Gate Theatre, etc.
  • Fluxus Art Projects (www.fluxusartprojects.com) est une charity franco-britannique créée il y a dix ans par l’Institut français du Royaume-Uni. Ce programme permet d’apporter un soutien aux jeunes artistes contemporains des deux pays, à un moment décisif de leur carrière. Outre des fonds publics (Ministère de la Culture, Institut français et British Council), Fluxus bénéficie du soutien généreux de ses mécènes et amis, qui constituent un apport décisif et devrait encore pouvoir se développer. Parmi les nombreux artistes soutenus par Fluxus, on peut citer par exemple Laure Prouvost, Marguerite Humeau, Neil Beloufa, et Mohamed Bourouissa du côté français, ou encore Anthea Hamilton, Jeremy Deller et George Henry Longly du côté britannique.

Pour promouvoir la nouvelle génération d’artistes français, des voyages ont été organisés pour attirer les directeurs artistiques britanniques, leur faire rencontrer leurs homologues français et découvrir les nouveaux talents aux quatre coins de l’Hexagone. Cette initiative a déjà porté ses fruits : un grand festival de danse contemporaine, FranceDance UK, se déroulera à l’automne 2019. Plus de cinquante représentations auront lieu dans dix grandes villes réparties sur le territoire, en partenariat avec dix-sept institutions.

Autre exemple du développement du rayonnement des artistes français, l’encouragement de projets dans le cadre du Festival international d’Édinbourg, chaque année en août. Cette collaboration étroite traduit l’importance toute particulière de l’amitié franco-écossaise.

 

L’art n’aura jamais de frontières

La mise en relation permet une meilleure appréhension de la variété et de la richesse culturelle d’une nation, un élargissement du champ des possibles dans toutes les formes de création.

Raphaëlle Rodocanachi utilise à plusieurs reprises le terme de « soft power », au sens d’influence de la culture, insistant sur cette capacité de l’art à abolir les frontières, à créer une formidable relation entre les artistes quelles que soient leurs origines, et à toucher un public toujours plus large, au-delà des nationalités.

Ainsi la très belle exposition « Christian Dior : Designer of Dreams » au V&A (à Londres du 2 février au 1er septembre) est le fruit magnifique de la collaboration entre une commissaire britannique, Oriole Cullen, et une scénographe française, Nathalie Crinière, qui a su notamment démultiplier l’espace avec un ingénieux jeu de miroirs. [Lire l’article de Sofi Liot page XX]

L’échange est donc essentiel, ainsi à travers la traduction de textes de théâtre accessibles à tous. Le programme Cross-Channel Theatre, piloté par l’Institut français à Londres, permet de promouvoir la création contemporaine des dramaturges français de l’autre côté de la Manche. La sélection se fait chaque année à partir d’environ soixante-dix textes, et après avis d’un comité d’experts franco-britanniques, des financements sont attribués pour la traduction de trois à quatre d’entre eux par an. Des lectures sont ensuite organisées avec la collaboration de metteurs en scène et d’acteurs britanniques, afin d’initier des projets de production.

Que ce soient les textes de la prolifique Magali Mougel – traduite par Chris Campbell – qui a notamment enflammé la scène londonienne avec sa pièce Suzy Storck montée au Gate Theatre en 2017, ou aujourd’hui Going Through (originellement « Traversée ») d’Estelle Savasta, traduit par Kirsten Hazel Smith et présenté au Bush Theatre du 28 mars au 27 avril (www.bushtheatre.co.uk/event/going-through), l’Institut français est engagé dans le soutien actif à la jeune génération d’auteurs dramatiques.

 

Et d’impliquer les jeunes en collaboration avec le système éducatif

La question de la transmission est aussi au cœur de la démarche : s’adresser à tous les publics – professionnels et amateurs, spectateurs de tous âges.

La collaboration avec les écoles françaises et britanniques est une priorité. Ainsi, par exemple, l’Institut français de Londres ne désemplit-il pas de classes qui assistent aux pièces de la Comédie-Française régulièrement à l’affiche depuis octobre dernier.

Autre exemple, la pièce J’ai trop peur, écrite et mise en scène par David Lescot, sur les angoisses d’un enfant de 12 ans qui fait son entrée en sixième, et qui a fait le tour de la France avec la Compagnie du Kaïros, était à l’affiche à Manchester dans le cadre du festival « France Now », organisé par HOME en novembre dernier (on y retrouvait aussi Ballet Bar de la compagnie française de danse, Compagnie Pyramid, originaire de Rochefort ; et Submission, texte de Michel Houellebecq adapté à la scène).

 

L’éveil à la culture de l’autre favorise le rapprochement des peuples

L’éveil à la culture de l’autre est aujourd’hui la meilleure passerelle pour rapprocher les peuples, quelles que soient les différends politiques. Ceci est d’autant plus important au Royaume-Uni dans le contexte actuel du Brexit.

Ainsi la venue à Londres de la Comédie-Française, annoncée en octobre dernier, avec la pièce Les Damnés, inspirée de l’œuvre de Luchino Visconti, sur la scène du célèbre Barbican Theatre des 19 au 25 juin prochain, est un événement majeur. Elle ne s’était pas produite sur la scène londonienne depuis 19 ans. À cette occasion avait eu lieu dans les murs de l’Institut l’exposition des dessins de Cabu (illustrateur tué lors de l’attentat de Charlie), qui griffonnait lorsqu’il se rendait au « Français » [lire notre article dans notre numéro « Arts et Culture » de décembre 2018] [Lire l’article page XX].

La Comédie-Française est un fleuron de la culture française, une institution reconnue mondialement pour son histoire, la richesse et la qualité de sa programmation. Éric Ruf, acteur, metteur en scène et décorateur scénographe, en est l’administrateur général depuis 2014. Avec sa nomination, un nouveau tournant a été pris sur le renouvellement et la diversité de la troupe, ainsi que la richesse de la programmation, avec notamment des metteurs en scène internationaux de renom, tels le très célébré Ivo Van Hove pour la direction de la pièce Les Damnés.

« Cela faisait dix neuf ans que la Comédie-Française n’était pas venue au Royaume-Uni, et cette formidable collaboration avec le théâtre du Barbican est un projet très symbolique ! »

Dans le cadre d’une actualité marquée par la montée des populismes et les questionnements relatifs à l’identité européenne, le texte de Visconti résonne tout particulièrement.

 

Propos recueillis par Cécile Faure