I Agnes Anquetin-Dias I Octobre 2021 I

 

Auguste Rodin, Limbs, Circa 1880-1917

Auguste Rodin, Limbs, Circa 1880-1917

 

La Tate Modern a pris le parti de mettre à l’honneur les plâtres de Rodin. L’artiste lui-même, l’avait fait lors de la première exposition personnelle qu’il avait organisé à Paris. C’était en 1900, au Pavillon de l’Alma, non loin des lieux d’affluence de l’Exposition Universelle dont il voulut profiter pour atteindre une renommée internationale.

 

 

L’épreuve en plâtre n’avait pourtant pas de valeur aux yeux de ses contemporains

 

L’épreuve en plâtre représentait essentiellement une étape du processus de création et seule la version finale, exécutée dans des matériaux solides tels le bronze ou le marbre, était jugée digne de considération. Mais Rodin qui aimait la blancheur des plâtres les mit en scène de manière à éblouir les visiteurs, quitte à les déconcerter.

 

L’artiste avait fait preuve d’innovation jusque dans les socles de ses sculptures. Les œuvres de petite dimension étaient juchées à des hauteurs variables, sur des gaines ou colonnes en plâtre. Cette forêt de supports alternait avec les grands monuments, dont celui de Balzac que Rodin prit soin de placer bien en vue, dans l’axe de l’entrée du pavillon.

 

 

Le Monument à Balzac, l’aboutissement d’une vie

 

Le Monument à Balzac venait pourtant d’être refusé par la Société des gens de lettres qui l’avait commandé en 1891. Cela n’empêchait pas Rodin de le considérer, comme l’aboutissement de toute une vie de travail. L’artiste avait cherché pendant de nombreuses années, dans différentes directions, avant de trouver comment rendre le génie de son modèle…Une multitude de plâtres témoignent des métamorphoses successives pour y arriver.

 

La Tate Modern montre ainsi à travers eux, les tâtonnements de l’artiste qui, pour mieux s’imprégner de l’univers de Balzac, alla au pays d’origine de l’écrivain. Il y repéra un tourangeau qui avait comme Balzac, un visage rond et une forte corpulence, le fit camper, tout ventre dehors, sur les jambes écartées. Le résultat fut plus l’image d’un lutteur que celle d’un puissant créateur !  Rodin fit d’autres figures de nues, plus athlétiques, à partir d’une épreuve en plâtre d’un des bourgeois de Calais, Jean d’Aire.

 

À chaque étape, le sculpteur travailla parallèlement le corps nu, la tête, et le vêtement. Il savait que Balzac aimait se revêtir d’une robe de moine pour travailler, aussi Rodin enveloppa-t-il d’un drapé trempé dans du plâtre, le corps nu de Jean d’aire et fit mouler l’ensemble.

L’étrange fantôme sorti du moule, lui fit trouver sa composition finale.

La masse du drapé fut évidée de tout ce qui dépassait, pour être coiffée d’une tête singulière, celle du tourangeau que le sculpteur avait beaucoup travaillé à rendre géniale : Ce Balzac n’a ni jambes, ni bras, ni cou, ni rien : rien que deux arcades sourcilières, deux trous, deux yeux, deux yeux qui ont vu la comédie humaine, et puis une lèvre au retroussis formidable qui exprime le dégoût d’avoir vu cela, écrit Gaston Leroux après avoir vu le plâtre exposé, en 1898. Les « gens de lettres » n’ont pas reconnu Balzac dans ce qu’ils ont considéré n’être qu’une ébauche.

 

 

Le plâtre, garant du cheminement de la pensée de l’artiste

 

Les fragiles épreuves en plâtre ont beau être, dans le cadre de l’exposition, sous haute protection, elles nous donnent un peu l’impression de pénétrer dans l’atelier de Rodin et nous aident à suivre l’acheminement de la pensée de l’artiste.  En effet, Rodin gardait tout dans son atelier ce qui lui permit notamment de retravailler Jean d’Aire pour en faire un athlète en robe de chambre.  Il a pour cela coupé dans une de ses épreuves en plâtre, changé la position de certaines parties du corps, rajouté de la matière, terre ou plâtre, et masqué avec de la barbotine (argile diluée dans de l’eau) les parties retouchées. Il fit de ce travail un nouveau moulage, poursuivit son travail sur la nouvelle épreuve en plâtre ainsi obtenue, et fit ainsi de suite jusqu’à ce qu’il trouvât ce qui lui convenait.

 

Il fallait à l’artiste les moyens financiers de s’entourer de mouleurs pour se lancer dans une telle exploration. La commande par l’état, en 1880, d’une porte monumentale destinée à orner un futur musée des Arts Décoratifs, fut en ce sens décisive.

 

Le sculpteur modela dans l’argile tout un monde de figures pour peupler les vantaux de cette porte inspirée de L’Enfer de Dante.

Il multiplia les tirages en plâtre de plusieurs d’entre elles. Celles-ci apparaissent à plusieurs endroits de la Porte, dans des postures porteuses de significations différentes.

 

Au sein même du groupe qui couronne la porte, ce sont trois figures identiques qui incarnent Les Trois Ombres. Elles sont les âmes de damnés que Dante situe à l’entrée de l’enfer : Leur attitude accablée fait écho à la phrase que désignent leurs moignons : Laissez toute espérance, vous qui entrez.

 

L’audace de supprimer les mains, de multiplier la même figure et de montrer chacune des trois sous un profil diffèrent, confèrent à l’ensemble une nouvelle dynamique et renforcent l’expression pathétique du groupe.

 

Les Trois Ombres comme de nombreuses autres sculptures conçues pour la Porte de l’Enfer, s’échappèrent de leur cadre pour devenir autonomes et furent agrandies dans les années 1900. Praticiens et mouleurs œuvrèrent alors de concert, sous les directives de l’artiste, pour leur conférer un surcroit de monumentalité.  Le Penseur notamment, mais aussi des fragments de corps connurent ce destin.

 

Le sculpteur, en effet, gardait précieusement dans ses tiroirs, des parties de corps qu’il s’amusait à appeler ses abattis. Têtes, torses, bras, mains, jambes, pieds qu’il avait modelés dans l’argile avant de les faire mouler en plâtre, constituaient tout un vivier dans lequel il puisait pour obtenir de nouvelles formes et réaliser des assemblages surprenants. C’est ainsi qu’une centauresse issue de la porte de l’Enfer, devint implorante face à une main apparemment apte à la réduire en poussière.

 

Rainer Maria Rilke qui joua un temps le rôle de secrétaire de Rodin, décrit mieux que personne les mains sculptées par l’artiste :  Des mains qui se dressent, irritées et méchantes, des mains dont les cinq doigts hérissés paraissent aboyer comme les cinq gueules d’un chien des enfers. Des mains qui marchent, des mains qui dorment et des mains qui s’éveillent ; des mains criminelles ; des mains à l’hérédité chargée, et d’autres qui sont fatiguées, qui ne veulent plus rien, qui se sont couchées dans un coin comme des bêtes malades qui savent que personne ne peut les secourir.

 

Rodin n’éprouvait pas le besoin de les compléter d’un corps pour les remettre entre les mains de ses mouleurs et leur donner une chance de nouvelle vie…

 

agnes.anquetin@me.com

 

 

The Making of Rodin

Tate Modern

Jusqu’au 21 novembre 2021