| Francine Joyce | Février 2020 |

 

 

Aujourd’hui on ne passe plus « À Table ! », on s’affale avec son assiette sur un sofa, sur son lit, parfois même dans sa salle de bain pour « boulotter », souvent seuls et complètement coupés du monde. La conviviale salle-à-manger qui servait d’écrin à nos repas de famille a disparu.  Si par hasard on se retrouve avec d’autres autour d’une même table, on ne leur parle pas, on ne leur décroche pas un seul regard, et surtout, on ne lâche pas son Smartphone ! On reste branché, l’estomac brûlant d’angoisse de rater une info sympa, un nouveau contact, une vidéo « ouf » sur YouTube, etc Le monde risque de s’arrêter de tourner si l’on tarde à « instagramer » notre lunch ! Abrutissants ces repas-là ! Où est passée notre gauloise convivialité ?

 

Poster son assiette sur les réseaux sociaux est effectivement devenu un phénomène qui ne connaît ni âge, ni frontière.

L’an dernier, le Financial Times annonçait 208 millions d’images postées sur Instagram avec le mot-clé #food. Aujourd’hui, au cours d’un mois, 1 Anglais sur 5 partage un cliché de ce qu’il mange sur les réseaux sociaux. De la coqueluche à la retraite, 42% des français déjeunent en compagnie de leur téléphone portable ; au diner : 32%.  Les chiffres de la Sofres sont effrayants : un tiers des moins de 3 ans mangent devant un écran.

 

Depuis que la société s’est digitalisée, elle est plus fascinée par les images que par le contenu de ses assiettes. 

92% d’entre nous pensent que le portable à table détruit notre art de vivre, la convivialité des repas et le plaisir de se retrouver entre convives gourmands. On mange trop vite, on ne se parle plus, nos ados restent hypnotisés par leurs écrans jusqu’au dessert. À l’heure où tout le monde parle de détox digitale peu d’internautes passent à l’acte. C’est une contagieuse maladie qui semble contaminer presque tout le monde !

 

Le smartphone a déjà profondément modifié notre registre alimentaire.

Tout d’abord, avez-vous déjà réussi à couper une entrecôte, éplucher une orange, décortiquer une langoustine d’une main, tout en tapotant sur un clavier d’une autre ? Adieu les couteaux, les fourchettes, les mouillettes dans les œufs coque, les épis de maïs … restent les frites, le pop-corn, la bière ! Vous l’avez compris le smartphone fait grossir ! À ouvrir machinalement la bouche, en regardant une tablette, on n’a pas conscience de nos sensations de satiété et on mange de 10% et 30% de plus que d’habitude sans même se régaler !

 

Plus que la saveur, les blogueurs recherchent l’étonnement photogénique, l’aventure visuelle, l’innovation alimentaire.

Ils en arrivent à consommer des aliments qui ne sont pas forcément bien savoureux mais dont le design est spectaculaire, théâtral, incongru. Ainsi #foodporn compte 12 fois plus de vues que #healthy ! Sur Instagram, vous trouverez bien peu d’images de porridge englué dans du sirop d’agave ; en revanche les doughnuts : 12 millions de posts ! Une hérésie culinaire pourtant que ce beignet gras, sans goût, mou, recouvert d’un épais vernis de glaçage fluorescent. Certains trouvent cela beau. Nutritionnellement c’est aberrant, et franchement, pas si bon que ça ! De plus, ils regorgent  de substances plus ou moins nocives camouflées en tout petits caractères dans d’illisibles listes d’ingrédients ! Offrons un gilet jaune à la tête de veau, aux andouillettes, au Coulommiers, et à la confiture pour que les hot dogs, les pork-pies, les cheesy et autres spécialités industrielles leur rendent leur place dans nos placards et sur nos tartines. Le plaisir gourmand est une si merveilleuse source de plaisir et de beaux rêves !

 

Des « influenceurs » dangereux

Autre danger de cette nutrition digitale, l’influence très dangereuse des tendances véhiculées par le Net et qui se relayent dans notre ciel médiatique comme des comètes de Halley (Vegan, Paléo, Cétogène, etc.). Des « influenceurs » sans aucune fiabilité semblent avoir pris le dessus sur le journalisme professionnel en publiant des informations rarement vérifiées ou validées par des experts. Ils exposent leurs points de vue comme des faits scientifiques parfois en contradiction totale avec les recherches des professionnels de santé.

Quel paradoxe déboussolant que cette société hyper informée sur la nutrition et qui pourtant n’a jamais connu autant de troubles alimentaires ! Quel paradoxe d’être aussi connecté avec l’univers et pourtant se sentir si déconnecté de soi-même !

Enfin tout de même, ne soyons pas hypocrites ! Notre XXIè siècle n’est pas si différent des générations précédentes. Il n’y a pas si longtemps, mon grand-père dinait dans un silence quasi religieux devant le journal télévisé ; gare à Bonne Maman si elle osait ouvrir la bouche pendant le repas !

Et puis votre smartphone vous permet d’explorer la diversité alimentaire de notre riche planète, il vous apprend à cuisiner, à travailler les présentations pour qu’elles soient instagramables.

Non donc, le smartphone n’est pas la cause de tous nos malheurs !  Puisse-t-il rappeler au monde entier que l’objectif premier de nos repas c’est d’être bien dans sa peau !

 

Francine Joyce
Diététicienne Nutritionniste
www.dietconsulting.co.uk