| Marie de Montigny | Janvier 2020 |

 

Crédit photo : Aurore Vinot

 

Découverte en 1999 au Cabaret Sauvage, lors du festival Femmes d’Algérie, Souad Massi enchante depuis 20 ans nos scènes musicales.

Rencontre à Londres, quelques semaines avant ses concerts au Jazz Cafe les 19 et 20 novembre derniers.

 

Vous écrivez vous-même vos textes, quelles sont vos sources d’inspiration ?

Cela dépend des albums. Par exemple dans le dernier album, musicalement il y a des sonorités très acoustiques, parce que j’avais envie de ça, et c’était aussi une demande de beaucoup de mes fans qui trouvaient que ma voix était noyée dans la musique.  J’ai maintenant une formation acoustique avec deux perçu, un violoniste, un joueur de mandole et guitare et moi à la guitare.

C’est très dépouillé, épuré, et proche de mon premier album Raoui (2001). Mais avec le temps et l’âge, je me permets d’écrire librement, je ne me censure plus. Avant je n’osais pas parler de certains sujets, comme l’amour, c’est culturel car chez nous c’est très mal vu qu’une femme parle d’amour. Le contexte politique en Algérie m’a aussi poussée à écrire une chanson (intitulée « pleine conscience ») dans laquelle je fais une analyse personnelle de la situation, toute en métaphores, mais directe en même temps. La plupart de mes chansons sont autobiographiques. Je n’aime pas trop parler de moi, mais c’est une thérapie, ça a toujours été mon cas. Mais je parle pas que de moi, je parle aussi de ce qui m’entoure. Par exemple dans ma chanson « je veux apprendre », je parle de plusieurs tableaux de petites filles qu’on empêche d’aller à l’école, qu’on marie jeunes dans certains pays, certaines cultures, que ce soit en Afrique, au Maghreb, ou au Moyen Orient. Le mariage précoce est un sujet qui me touche beaucoup, je parle de ces petites filles qui ont juste envie de dessiner, d’écrire, d’ouvrir un livre, de rêver, d’exister, d’avoir des choix, d’apprendre. J’ai travaillé avec une association (le Front pour les Femmes en Méditerranée) qui va voir sur le terrain, qui essaye de former des femmes. J’en suis la marraine et j’ai été plus consciente des vrais problèmes qui touchent la femme et les petites filles dans ces zones.

 

Dans votre 5eme album, El Mutakallimûn (2014), vous vous êtes inspirée de poésie. En lisez-vous  beaucoup ?

 J’ai grandi avec la poésie ! C’est fou parce que j’étais jeune, ado, je ne partais pas en vacances, on n’en avait pas les moyens. La lecture était la seule façon de m’évader. J’arrivais à me créer des mondes, inventer des personnages, grâce aux livres, c’était mon refuge, quelque chose qui m’a permis de m’évader, d’apprendre, de rêver, de garder l’espoir, d’être en connexion avec le monde extérieur. J’ai un beau rapport avec le livre, et j’adorais la poésie, que ce soit la poésie arabe ou la poésie française. Je lisais beaucoup. Je suis amoureuse de Victor Hugo ! Je reviens toujours à lui ! La poésie arabe et la poésie perse traduite en arabe font aussi fait partie de ma culture.

 

Vous avez une formation de technicienne dans le génie civil et avez exercé dans l’urbanisme, comment s’est faite la bascule vers la musique ?

J’ai fait des études en génie civil. À cette époque, c’est mon frère qui m’a poussée à faire de la musique. Le jour de mon anniversaire, il m’a fait un beau cadeau, en m’inscrivant à l’association des Beaux Arts. J’y ai appris à jouer de la guitare classique, j’avais 17 ans. Auparavant je baignais dans la musique mais je ne lisais pas de partition.

Je ne pensais pas que j’allais devenir chanteuse, ou auteur compositeur ! Cela me faisait du bien, l’endroit était super, j’y rencontrais des gens qui me plaisaient, des artistes dans lesquels je me retrouvais. L’association des Beaux Arts était un refuge pour moi,  me permettait de fuir quelques problèmes familiaux ou sociétaux. C’était le cas pour plusieurs étudiants en musique. On pouvait se retrouver entre garçons et filles, il y avait des groupes de théâtre, d’art plastique, c’est ce que j’aimais dans ce lieu.

Pour ma mère, c’était important que je fasse des études, la musique c’était bien mais on ne pouvait pas gagner sa vie. J’ai donc fait les deux. Quand j’ai eu mon diplôme, j’ai travaillé comme stagiaire dans un cabinet d’architecte. J’étais fière de gagner de l’argent et d’aider ma famille, je trouvais ça magnifique. J’étais encadrée par un très grand architecte, qui m’a prise sous son aile. J’aimais l’idée de faire des suivis de chantier, pour moi qui suis femme, c’était mythique ! J’étais fière d’évoluer dans ce milieu masculin, c’était un challenge pour moi.

Six mois plus tard, j’ai reçu une invitation pour partir en France, au Cabaret Sauvage en 1999. Le festival Femmes d’Algérie a duré une semaine. Ensuite, je suis restée sur place pour enregistrer l’album. Après, avec les tournées, c’était mieux de s’installer à Paris plutôt que de faire des allers retours avec l’Algérie.

 

Vous faites partie des artistes qui s’expriment politiquement, en participant notamment à des manifestations de soutien de la démocratie en Algérie. On vous a d’ailleurs souvent comparée à Joan Baez. Vous voyez-vous comme un porte-parole ?

 Je pense qu’en tant qu’artiste et en tant que citoyenne, j’ai le devoir de prêter ma voix à certaines causes, et on devient malgré soi un porte-parole. Ca ne me gêne pas, j’assume ce que je défends, ce que je dis.  Je dénonce le gouvernement qui est en place, la corruption, je me bas pour libérer l’Algérie avec mes armes, et pas seulement l’Algérie, je suis pour la liberté d’expression partout !

 

Votre dernier album s’intitule Oumniya, c.-à-d. mon souhait. Si vous aviez trois souhaits, lesquels seraient-ils ?

Le premier, je souhaite avec beaucoup de naïveté la paix dans le monde, et que ce soit la sagesse qui gouverne. Quand j’écoute certains leaders politiques, j’ai peur. En ce moment il y a beaucoup de révolutions, de manifestations. Il y a une vraie crise humanitaire, il y a des choix politiques à faire, des choses à dénoncer. Il y a de plus en plus de violence, cela a toujours existé, mais je pensais qu’avec le temps, la vision du monde et de l’humain allait évoluer vers le positif. Et je me rends compte que c’est le contraire qui se passe. Cela fait peur, on est dans une course, une société de consommation, si on ne fait pas attention, qu’on n’a pas de principes, certains repères, on peut se perdre facilement.

J’ai toujours souhaité que l’homme soit plus sage, qu’il fasse attention à son environnement, qu’on réfléchisse ensemble à éviter les crises, les guerres, les maladies. Si j’avais beaucoup d’argent, je ferais construire des écoles, aiderais ceux qui sont dans le besoin.

Enfin, j’aurai voulu pouvoir changer des choses dans ma vie. Si j’avais le pouvoir de revenir dans le passé, avec le recul, je ferai autrement.

 

Propos recueillis par Marie de Montigny