Patrice Blanc-Francard | Décembre 2018 | 

 

La récente disparition d’Aretha Franklin m’a violemment affecté. Un peu comme si j’avais perdu quelqu’un de ma propre famille. Pas une famille de sang, mais une famille de cœur, un peu comme une parenté d’âme. Puis j’ai réalisé, après avoir tant vécu au quotidien avec le Jazz, la Soul qu’avec ce drame, la mort d’Aretha, la Soul Music se réinstallait d’un seul coup sur le devant de la scène.

 

La Soul : une musique qui prend ses racines au plus profond de la musique afro-américaine ; d’une part dans le sacré, avec le Gospel song, qu’on appelait autrefois Negro-Spiritual, et de l’autre dans son aspect plus profane, l’inconsolable blues. Le Blues, le Gospel, le Jazz, la Soul : un arbre généalogique quasi intemporel, couleur d’âme… Deux piliers d’une musique qui domina le monde dès le début du 20ème siècle.

Car c’est bien d’âme qu’il s’agit. La mort d’Aretha est à l’évidence celle d’une artiste mythique – on peut revoir sur YouTube l’image d’Obama écrasant une larme furtive pendant que la Diva rejoue seule au piano, dans un inoubliable moment, Natural Woman. Une chanson de 1968 qui sonnerait  presque aujourd’hui comme un hymne féministe. Mais sa musique, cette musique qu’elle incarne, la Soul, est toujours là, bien vivante.

 

James Brown, Otis Redding, StevieWonder, Martha @ the Vandellas, the Temptations, Marvin Gaye, Ray Charles, Curtis Mayfield, Diana Ross & the Supremes, Aretha elle-même, bien sûr, et plus récemment encore Tina Turner, Michael Jackson et Prince ! Ces artistes qui ont porté la gloire de la Soul Music si haut ont tous des noms qui font rêver, sans même mentionner les héritiers contemporains légitimes que sont aujourd’hui Anderson Paak, Kendrick Lamar ou Frank Ocean.

 

A l’instar de l’histoire du Jazz, celle de la Soul, en fait celle du peuple noir américain, est faite elle aussi de destins improbables, de morts dramatiques, et de vies fracassées – Marvin Gaye tué par son père de trois balles de 38 spécial pour avoir – selon lui – renié sa religion. Martha Reeves, standardiste chez Tamla Motown à Detroit, qui, en juillet 1964, remplace au pied levé une chanteuse malade dans le studio voisin et qui va enregistrer sous le nom de Martha & the Vandellas le tube mondial et historique Dancing in the Streets ; ou bien encore Otis Redding dont le Dock of the Bay, son plus grand succès, ne sortira qu’après sa mort dans un accident d’avion.

 

Kokoroko sera en concert le 25 janvier 2019 Church of Sound, 188 Lower Clapton Road, London, E5 8EG

C’est en flânant dans Londres, au hasard de mes pérégrinations musicales, que j’ai justement déniché un groupe épatant qui va chercher ses influences soul africaines dans le high-life nigérian, une musique que Fela le pionnier avait fait découvrir au monde entier dans les années 70.

Le groupe s’appelle Kokoroko. Je les ai ré-entendus sur une magnifique compilation réalisée par le saxophoniste de Jazz londonien Shabaka Hutchings : We Out Here. Un rafraichissant coup de projecteur sur Londres

et sa scène de Jazz, volubile, colorée, et intensément créative. Korokoko est un collectif de huit jeunes garçons et filles dont le leader est une trompettiste, Sheila Maurice-Grey. Ils ont repris à leur compte le High-life et l’Afro-beat de leurs parents en y apportant une touche générationnelle juste éclatante ! Ils disent d’eux-mêmes (sur leur site) : « We specialize in soul-shaking, horn fueled sound in West african roots and inner London hues»

Leur impact est à l’image de cette Soul-là, sinueuse, extraordinairement contagieuse et d’une redoutable efficacité. Ecoutez Abusey Junction sur YouTube et allez les voir wherever they play!

Musicalement au moins, vous avez de la chance de vivre à Londres…

 

Patrice Blanc-Francard