| Violaine Oustry | Janvier 2020 |

 

Crédit photo : Petar Naydenov

 

Étudiante en musicologie à l’Université de Cambridge à seulement 16 ans, la cheffe d’orchestre et violoniste Stéphanie Childress se propulse sur la scène musicale classique avec une vision claire !

Violoniste et cheffe d’orchestre “déjà reconnue” à 20 ans, comment est-ce possible?

C’est une grande question ! Je pense que deux ressources essentielles ont été la passion et la détermination. Le soutien de mes parents a également été décisif lorsque j’ai quitté le lycée à l’âge de 15 ans pour me consacrer à la musique. La voie de la réussite peut effectivement être longue et un appui psychologique des proches sur ce chemin est clé. C’est tout naturellement que j’ai évolué dans ma pratique du violon pour devenir concertiste. En revanche, c’est à 13 ans que j’ai pris la décision de me destiner au métier de chef d’orchestre. Je ne suis pas issue d’une famille de musiciens et c’était déjà un rêve pour moi de partager ma passion et ce nouvel univers musical avec mes parents.

 

À 13 ans ! D’où vous est venue cette inspiration?

J’ai eu à cette époque l’opportunité d’assister aux répétitions de l’English National Opera (ENO) à Londres. Bien qu’une grande partie de l’activité du chef m’échappait, j’étais complètement fascinée et transportée. J’ai vraiment compris à ce moment là que le rôle du chef ne consistait pas uniquement à diriger l’orchestre mais aussi à guider les chanteurs techniquement et humainement ; que le chef était un véritable “centre des opérations”. J’aime beaucoup cette idée. J’ai appris ensuite les aspects techniques de la direction.

 

La baguette ou l’archet, comment pensez-vous concilier ces deux carrières?

Je souhaite privilégier la carrière de chef. Pour être soliste, il faut jouer plusieurs heures par jour, il faut s’y consacrer entièrement. Je joue du violon depuis que j’ai 6 ans et j’ai vécu des expériences incroyables comme récemment au Royal Albert Hall lors des Proms. Tout était immense : la scène, l’auditorium ! J’espère aussi continuer à encadrer des master classes de violon comme à l’opéra de Dubaï en octobre dernier. Mon violon ne sera jamais loin !

Mais, je veux avant tout me consacrer maintenant à ma carrière de chef. La pression psychologique et physique du soliste est immense. Même avec un orchestre derrière soi, il ou elle est toujours très seul(e) !

Mon ressenti au pupitre de chef est très différent : un mélange de contrôle et de libération. Je guide la collaboration avec les instrumentistes ! De plus, j’apprécie le fait que tout ce qui passe dans l’orchestre, je le crée avec mes mains, avec mon corps.

 

D’ailleurs comment apprend-on à diriger ?

Contrairement au violon, l’apprentissage de la direction ne passe pas par l’imitation du professeur : la gestuelle de chaque chef d’orchestre est unique. Il faut apprendre à utiliser son physique pour créer le son. Chaque chef, en fonction de sa morphologie, modèle sa façon de diriger. Les meilleurs professeurs de direction d’orchestre ont cette capacité de très vite identifier les spécificités de chacun.  J’ai pu récemment en faire l’expérience lors de master classes, notamment l’été dernier avec Paavo Jarvi.

 

Qu’est-ce qui vous paraît essentiel dans cette fonction de chef d’orchestre?

C’est tout d’abord un équilibre entre préparation autour de la partition et échange avec les musiciens dans l’instant ! Le temps de rencontre avec l’orchestre est souvent très court, particulièrement en Angleterre. D’une part le chef doit arriver au pupitre avec une vision déjà précise du résultat attendu : les musiciens attendent du chef un message très clair quant à l’interprétation visée. D’autre part chaque orchestre est différent et le chef doit être en mesure de façonner un son à partir de la matière sonore disponible.

Le chef doit accepter ce que l’orchestre donne mais aussi savoir ce qu’il veut.

Dans la recherche de cet équilibre, on se sent à la fois puissant et humble…

 

Être jeune et femme, est-ce un obstacle pour être chef(fe) d’orchestre?

Pas vraiment ! J’aime tellement ce que je fais et suis résolument déterminée! Il m’est certes arrivé d’entendre que j’étais trop jeune, que ce métier n’était pas fait pour une femme. Cela n’a fait que renforcer ma détermination. Ma mère m’a toujours rappelé que “le champs des possibles” était sans limite avec du travail et de la détermination. J’ai conscience que cela reste difficile pour les femmes et que certaines peuvent être amenées à limiter leur ambition.

Toutefois les choses commencent à changer. Des master classes de cheffes d’orchestres d’orchestre sont organisées. J’ai d’ailleurs été sélectionnée pour participer au concours de Maestra qui aura lieu à la Philharmonie de Paris en mars prochain. Créé par Claire Gibault, une des premières cheffes d’orchestre françaises, ce concours souhaite donner aux cheffes la visibilité qu’elles méritent et donner des exemples inspirants pour encourager les vocations. Douze femmes ont été sélectionnées dans le monde entier, je suis fière de représenter la France et l’Angleterre.

Quant à l’âge, j’ai eu l’occasion de diriger des musiciens plus âgés que moi. Certains chefs âgés pensent que la plupart des jeunes chefs ne sont pas à la hauteur… mon point de vue est différent : tous les chefs ont quelques chose à donner. Ce don prend forme dans l’interprétation attendue et exigée par le chef ; cette intention claire est pour moi la véritable source d’autorité. Cette autorité peut donc survenir à n’importe quel âge… ou jamais !

De plus j’observe aujourd’hui aussi une évolution et une disposition plus grande des orchestres à travailler avec des jeunes chef(fe)s.

 

Vous avez décidé de créer votre propre orchestre Rheia? Pourquoi ce désir d’avoir son propre ensemble ?

J’ai le désir d’explorer le répertoire pour chœur et orchestre des XXème et XXIème siècles. Devant la réticence de nombreux orchestres  à interpréter ces œuvres, j’ai donc souhaité créer ma propre formation. Nous allons par exemple donner Oedipe Roi de Stravinski avec un chœur soliste et narrateur en mai prochain à St John’s Smith Square. Il s’agit d’un répertoire peu entendu. Je souhaite aussi donner l’opportunité à des compositrices actuelles de créer leurs œuvres.

Diriger son propre orchestre permet de choisir les musiciens, y compris parmi ses amis! Cela permet aussi d’appréhender les dimensions économiques du monde de la musique à travers notamment l’organisation du fundraising et des concerts. Vivant à Londres depuis toujours, je peux m’appuyer sur un réseau solide.

 

Quelques questions et réponses courtes

 

Le projet qui vous occupe le plus en ce moment ?

La préparation de l’opéra Luisa Miller qui sera donné en février prochain à l’ ENO. Je travaille la partition et à partir de janvier ; je ferai travailler les chanteurs et leurs doublures.

 

Avec ou sans baguette ?

Sans pour la musique classique et baroque ! En revanche pour la musique romantique, face à un orchestre plus important, elle me semble nécessaire.

 

Votre meilleur souvenir au pupitre de chef d’orchestre ?

C’est certainement l’an dernier quand je dirigeais la 9ème symphonie de Beethoven dans la chapelle du St John’s College de Cambridge où j’ai étudié. Ce fut un concert incroyable… Alors que les musiciens de l’orchestre se mettaient en place, on cherchait encore des chaises pour accueillir les spectateurs qui attendaient à l’extérieur de l’église pleine.

 

Une oeuvre que vous rêvez de diriger ?

Parsifal de Wagner

 

Votre genre préféré ?

Si je devais choisir un genre pour le reste de ma vie ce serait l’opéra. J’aime la musique et la littérature et ce genre combine les deux.

 

Une salle dans lequel vous rêvez de diriger ?

La Philharmonie de l’Elbe à Hambourg qui a été inaugurée en 2017.

 

Un festival auquel vous aimeriez participer ?

Bayreuth….ou un festival que je créerai !

 

Propos recueillis par Violaine Oustry