| Hubert Rault | Octobre 2019 |

 

 

Londres. Novembre 1950. Cinq ans après la fin de la guerre, la ville panse encore ses plaies. Battersea Plant crache fièrement ses volutes de charbon comme une locomotive à pleine vitesse, emplissant le ciel londonien  de ces mille tonalités de gris que les connaisseurs appellent le London fog.  Les flèches des grues et les tubes des échafaudages donnent à la ville un air d’immense géant en convalescence marchant encore sur ses béquilles après un choc titanesque.

Retrouver ses solides fondations pour mieux renaître de ses cendres semble tout autant convenir à cette ville qu’au monument de l’histoire que nous nous apprêtons à rencontrer.

 

Rendez-vous fixé au Savoy Hotel. Comme un témoin des liens lointains entre la France et l’Angleterre, le Savoy fut construit en 1263 pour le comte de Savoie, alors oncle de la Reine d’Angleterre. Cet hôtel, comme les nobles demeures qui s’étirent le long du Strand a toujours attiré aristocrates et puissants. Il fut même, en 1889, le premier hôtel de luxe construit en Grande-Bretagne avec, s’il vous plaît, l’électricité dans toutes les chambres et un raffinement poussé jusqu’à avoir l’eau chaude courante dans les salles de bains. La voie qui mène à l’hôtel est la seule où on roule à droite en Angleterre.  Nous voilà pas si dépaysés que cela.

 

Parmi les nombreuses célébrités liées cet établissement, on comptera un certain Charlie Chaplin. Mais notre rendez-vous n’est pas une star du cinéma même s’il a un talent d’acteur indéniable, aime jouer le premier rôle, avoir les projecteurs sur lui et sait, ô combien, le pouvoir des mots au cœur de drames où l’Homme est face à l’Histoire.

Derrière les volutes de son cigare et une coupe de Pol Roger en main (la maison de champagne a depuis une cuvée qui porte le nom de notre illustre personnage), notre guide d’un jour nous attend enfoncé dans un fauteuil club. Bienvenue à Londres nous lance Winston Churchill dans un français parfait, bon pied bon œil pour quelqu’un qui vient de fêter ses 76 ans.

 

Churchill n’est plus Premier Ministre depuis 1945, ce qui lui laisse un peu de temps pour faire des conférences, écrire, l’une des passions de sa vie et l’un de ses « gagne-pain ». Et également cultiver ses réseaux car le Vieux Lion ne s’avoue jamais battu. Et les élections prochaines, en 1951 s’annoncent difficiles pour Clement Attlee, celui-là même qui a battu Churchill en 1945.  Winston ne compte pas laisser passer sa chance.

Avec lui, nous partons arpenter Londres, cette ville aux mille mystères. Mais un seul nous habite aujourd’hui. Comment devient-on Winston Churchill ? Qu’est ce qui le prédestinait à être ce capitaine à la barre d’un pays devenu un bateau jeté en pleine tempête de la guerre la plus féroce que le monde ait connue, où les vagues de bombes allemandes étaient sur le point de submerger la vieille Angleterre, la démocratie et la liberté étant à deux doigts du naufrage?

 

Nous voilà arrivés à Trafalgar Square. « Vous connaissez Trafalgar ? » nous demande-t-il avec son sourire en coin. Une des grandes batailles navales anglaises contre la flotte française au temps de Napoléon. Nelson, amiral de la flotte meurt dans cette bataille, mais sa statue trône fièrement au-dessus d’une immense colonne. « Comme disait votre grand homme, Napoléon, l’histoire d’un peuple est dans sa géographie ». Nous sommes des insulaires. Pour survivre, nous devions repousser toute invasion napoléonienne et couler la marine française, comme plus d’un siècle plus tard nous devions repousser tout débarquement allemand sur nos rivages et gagner la bataille de l’Atlantique. En 1940, l’Angleterre importait 50% de sa nourriture, alors il était essentiel pour nous de vaincre ce blocus. Même si les parcs londoniens avaient été transformés en potagers géants, cela n’aurait pas suffi. Il fallait éviter que les allemands gagnent le contrôle des mers et asphyxient peu à peu notre île. Le dernier à avoir réussi à envahir notre île, c’est Guillaume le Conquérant, il y a près de 900 ans. Encore un français ! Savez-vous qu’un de mes ancêtres étaient un compagnon de Guillaume ? ».

 

Se balader avec Churchill, c’est naviguer entre les siècles, marcher au rythme des grands hommes, s’interroger sur la destinée, cette compagne capricieuse qui ne se donne qu’à ceux qui la désirent totalement et semble toujours à deux doigts de s’échapper quand on croit l’avoir conquise.

Alors Winston, qu’est-ce que la postérité retiendra d’un certain Churchill, homme politique anglais du XXème siècle? « Cette question, je me la pose depuis toujours. Peut-être que j’ai gagné la Seconde Guerre Mondiale, mais que je n’ai pas pu empêcher la perte de l’Empire Britannique. Reste la question de la place que le Royaume de Sa Majesté tiendra dans l’affrontement Est-Ouest qui s’annonce. Et puis je suis encore jeune, mon œuvre n’est pas encore finie. »

 

Nous passons devant le Clarence, une des tables préférées de Winston Churchill, même s’il y a beaucoup de restaurants revendiquant comme habitué l’ancien Premier Ministre de Sa Majesté.

Quasiment en face, les Horse Guards montent la garde sur les fiers destriers, immobiles soldats toisant fièrement les passants le long de Whitehall.

S’arrêtant devant un cheval, Winston se retourne : « Saviez-vous que j’étais un champion de polo dans ma jeunesse ? » Et le grand homme de nous conter ses « jeunes années », en Inde où il partageait son temps entre compétitions de polo et lectures de livres d’histoire et d’économie.  Il y eut un Churchill athlétique mais déjà amateur de cigares cubains, habitude qu’il a ramenée de son voyage dans l’île alors qu’il n’avait que 21 ans… Il a aussi gardé de cette expédition cubaine le goût de la sieste.

 

« Et ces drôles de bonnets sur la tête des soldats, d’où viennent-ils? », nous questionne notre guide. Des soldats napoléoniens que les soldats anglais ont vaincus et ont ramené leurs coiffes en souvenir, vous voyez, à Londres, la France n’est jamais loin ».

« Mais vous savez, j’ai une véritable admiration pour votre empereur. Quel grand homme, quel destin! » Comme Napoléon, Winston a commencé dans l’armée, a un gout prononcé pour l’action, ne manquant jamais de se montrer en première ligne, en avant de ses hommes. Les deux vont se trouver devant des périodes de bouleversement et de chaos, que ce soit la Révolution ou une guerre mondiale, moments de crise, propices à l’émergence de chefs capables d’entraîner par leurs verbes et exemples tout un pays derrière eux.

 

Nous passons sous les voûtes des Horse Guards. L’Amirauté à notre droite élance son élégante façade de pierres et de briques orangées, ses câbles télégraphiques sur le toit, permettant de communiquer avec les navires de Sa Majesté où qu’ils se trouvent. C’est ici que Winston a connu, à la fois, sa chute et sa résurrection politique. Le désastre des Dardanelles en 1915, qui a brisé son ascension politique hante toujours Winston. Mais c’est aussi ici que Winston Churchill a signé son retour au premier plan de la scène politique en septembre 1939. « Winston is back » selon le télégramme envoyé par l’Amirauté aux navires de Sa Majesté. Cette histoire est une énigme, car ce télégramme ne fut reçu par aucun navire…

En approchant des War Rooms, se dévoile sur notre droite une vue magnifique sur Buckingham Palace, sans doute la plus belle de Londres. La lumière semble jouer sur le lac de St James comme un immense miroir. Le Duck Island Cottage a un air de Petit Trianon, en plus modeste. Dans ces War Rooms, un téléphone rouge lui permettait de discuter directement avec Roosevelt et de négocier l’aide américaine lorsqu’il était seul face à Hitler.

 

Downing Street semble raidir notre guide d’un jour. Que de souvenirs pour Winston. Et cette défaite impossible aux élections de juillet 1945, deux mois après la victoire contre l’Allemagne qui rabaisse Winston au rang de politicien éconduit. Gagner la plus violente des guerres de l’Histoire et perdre lamentablement une bataille politique, capricieux destin.

Les prochaines élections générales ont lieu l’année prochaine, le Vieux Lion se repaît déjà de retrouver l’arène politique.

Mais Winston, ces lieux c’est vous coté public. Mais quel homme privé? Si nous voulons comprendre vraiment Winston Churchill, percer l’armure, où devons-nous nous rendre, pour découvrir l’homme derrière la légende?

 

Notre guide semble apprécier le compliment. « Si vous avez le temps, je vous conseille deux lieux :

« Tout d’abord, un pèlerinage sur mon lieu de naissance s’impose. Blenheim Palace, à 15 km d’Oxford, en référence à Blenheim, à Munich, une victoire sur les troupes françaises de Louis XIV, une  page sombre pour votre Roi Soleil. Mon cousin, le duc de Marlborough, vous y recevra. Vous verrez même les soldats de plomb avec lesquels je jouais petit.

 

Passez aussi me voir à Chartwell House. Ma maison de campagne dans le Kent, mon refuge, là où je peins, écris mes mémoires, et prépare mon retour. Car ce pays a encore besoin de moi. Après avoir pansé leurs plaies et face au chaos du monde, les Britanniques se rappelleront le besoin d’avoir un chef.  Quand tout semble aller, les politiciens de second rang prennent facilement la lumière. Mais c’est quand le ciel s’assombrit, qu’on sent la tempête venir, qu’on réalise qu’on a besoin de chefs, de leaders. C’est quand les heures deviendront sombres, que je remonterai au firmament. Je suis l’homme des crises, de l’impossible. »

« Les étoiles ne brillent que la nuit » conclut Churchill.

 

Hubert Rault

 

Sur les pas de Winston Churchill – Tour animé par Hubert Rault
À 14h30 les 12 et 19 octobre. RDV devant Canada Gate, à coté de
Buckingham Palace, Métro Green Park | £12 adulte – £8 enfant

Réservations sur le site https://www.degaulleinlondon.com/reservations
Code promo : Lecho