| Hubert Rault | Juillet 2019 |

 

Hospital of St Cross and alms Houses of Noble Poverty. St Cross est l’une des plus anciennes almhouses du royaume. Il en reste près de 1 600 en activité aujourd’hui, logeant près de 35 000 personnes. Crédit photo : Johan Bakker

 

Partons à la découverte de lieux et d’histoires méconnus, sur les pas d’hommes et de femmes qui se sont fait bâtisseurs pour porter secours aux plus nécessiteux de leurs contemporains. Si certaines empreintes ont pu se perdre au fil des siècles, d’autres marquent encore paysages et mémoires. Carnets de voyage.

Première étape. Winchester, dont le nom qui provient du saxon signifie « château blanc », chester indiquant un château (comme dans Manchester, Gloucester…). Mais ce n’est pas un château qui nous attire à 53 minutes de Waterloo Station et à 750 années de nous. Nous avons rendez-vous au St Cross Hospital avec Henry de Blois, évêque de Winchester, qui a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions.

Un de ses amis, William of Malmesbury, également religieux, nous l’a décrit comme un « roi sans trône, mais le pouvoir derrière le trône». William est un homme de lettres, publiant l’histoire des rois d’Angleterre et à qui nous devons la première évocation d’un certain roi Arthur.

 

Henry, pouvez-vous nous raconter votre parcours d’expatrié, ce qui vous a amené en Angleterre ?

« Je suis Henry de Blois, 33 ans, moine formé à Cluny, d’où mon accent du continent. Mes liens avec l’Angleterre s’inscrivent tout d’abord dans mon histoire familiale. Mon grand-père Guillaume est venu prendre possession en 1066 de la couronne d’Angleterre qui lui fut promise par Edouard le Confesseur et usurpée par Harold. J’occupe l’évêché de Winchester, l’un des plus hauts postes ecclésiastiques d’Angleterre. »

Henry est aussi expert en intrigue politique, architecte et bâtisseur (Henry construira six châteaux forts et Winchester Palace à Londres, résidence des évêques de Winchester et dont les ruines intriguent souvent le visiteur sur la rive Sud de la Tamise).

 

Comment vous est venue l’idée de créer ici un établissement pour s’occuper des pauvres ?

« Le destin ou plutôt la Providence. Un  jour, alors que je passe à cheval dans cette vallée verdoyante où serpente la rivière Itchen, une jeune fille sans le sou me demande l’aumône. Poursuivant ma route, je découvre les ruines d’une église abandonnée. Plus qu’un signe, c’est un appel à agir hic et nunc – ici et maintenant – afin de rebâtir cette église et venir en aide aux nécessiteux.

 

Quelle est votre ambition pour ce lieu ?

« Comme les Romains, les Normands sont autant conquérants que bâtisseurs. De ces pierres sont nées une nouvelle église plus belle que la précédente et une aumônerie ou almshouse comme disent les locaux, pour que cet endroit soit un îlot de consolation pour les pauvres plongés dans cet océan de désolation qu’est devenue l’Angleterre depuis quelques temps (NDLR : une guerre de succession entre le roi Stéphane et sa mère Mathilde plonge le pays dans le chaos). J’ai fait en sorte qu’ici, on héberge treize hommes ne pouvant plus travailler (qu’on appelle brothers) et nourrisse une centaine de pauvres. Le chiffre des résidents limité à treize provient du choix symbolique de créer une communauté à l’image du Christ et de ses douze apôtres. En retour, il est demandé aux hôtes qu’ils prient pour leur donateur et notre pays. »

L’œuvre d’Henry s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Témoin ce 100 men’s hall où on imagine aisément de longues tablées où jadis, les pauvres recevaient leur pain quotidien et un pot de bière. Les dimensions de la cuisine et du cellier à proximité donnent aux visiteurs une idée de l’ampleur de cette activité.

 

Une recommandation pour nos lecteurs ?

Qu’ils n’hésitent pas à venir découvrir ce lieu unique, où histoire anglo-normande, architecture, œuvre sociale se sont mélées si harmonieusement depuis des siècles. Tout d’abord, l’église avec ses trois hauteurs de chapiteaux, typiques de l’architecture normande ; ses pierres de Caen, importées du continent ; sa nef baignée de lumière. Imaginez les litanies et psalmodies s’élevant ici depuis des siècles comme des volutes d’encens. Ensuite, l’aile des logements des brothers qui offre encore aujourd’hui un toit et un repas à ceux qui en sont dépourvus, en maintenant une vie communautaire comme il y a 750 ans. Vous admirerez l’harmonie de la cour quadrangulaire qui donne à l’ensemble un petit air de collège d’Oxford.

Notre deuxième étape, nous amène dans le quartier, aujourd’hui londonien, de Clerkenwell, et nous fait rencontrer Jordan et Muriel de Briset, également issus de la noblesse normande. Ils ont fondé ici, au XIIème siècle, un prieuré qui dresse encore aujourd’hui sa majestueuse porte surmontée de blasons, créneaux et Croix de Jérusalem.

 

Pourquoi venir à St John ? – nous semble la première question à poser à Muriel.

« Pour son histoire unique, que retrace un musée aussi inattendu que passionnant, dédié à l’histoire de l’Ordre depuis sa création à Jérusalem – de belles armures rappellent sa dimension combattante, jusqu’aux deux conflits du XXème siècle, sans oublier la création de St John’s ambulance au XIXème siècle, premier service de secours aux victimes bien avant la création du NHS ».

 

Que reste-t-il de l’ordre ? Avez-vous un trésor caché comme les templiers ?

« D’une certaine façon » sourit Muriel nous emmenant à une centaine de mètres du musée. « Voyez ce cercle au sol, il suit les murs de l’ancienne église, qui était en forme arrondie comme l’église du Saint-Sépulcre de Jérusalem, où a été enterré le Christ. Nous avons conservé ici un trésor méconnu de bien des Londoniens trop pressés pour imaginer qu’une merveille puisse se cacher en plein Londres. »

Jordan, sortant un trousseau de sa poche, pousse une lourde porte. À sa suite, nous descendons un escalier. Au bas des marches se trouve le « trésor » inattendu. La crypte de l’Ordre de Saint-Jean. Se dévoilent sous nos yeux, dans une pénombre ajoutant à la solennité du lieu, les arches romanes, gisant de chevalier en armures avec un lion à ses pieds, signifiant que ce dernier est mort au combat, colonnes normandes de la première crypte du XIIème siècle, autels marqués de la croix de l’ordre de Saint-Jean. De sa torche, Jordan projette un peu de lumière sur les ex-voto tapissant les murs.

 

L’ordre avait-il une vocation caritative ?

« Bien sûr, de par ses liens avec les Hospitaliers » nous raconte Jordan, incollable sur l’histoire du prieuré. Ainsi dans la douce fraîcheur de cette crypte, nous découvrons son rôle pour les nécessiteux, la centaine de pauvres se pressant à la porte tous les jours pour avoir du pain, portion agrémentée de viande les jours de fêtes. »

Le couple nous conseille de poursuivre notre balade jusqu’à Charterhouse, qui continue la tradition d’hospitalité que nous avons découverte à St-Cross avec vingt-cinq brothers, résidant toujours ici. La vie communautaire y est encore la règle avec les repas pris en commun et un office chanté tous les soirs, auquel peuvent se joindre visiteurs et résidents. Un musée vous en dévoilera plus.

Mais certains de ces lieux n’ont pas eu la chance de survivre. Ainsi de la léproserie de St James. Qui devinerait que St James Palace, à deux pas de Buckingham Palace, est bâti sur les ruines d’une léproserie ? Les malheureux vivaient reclus à St James, Green Park étant le cimetière de la léproserie. Les habitants de Westminster, alors simple hameau, déposaient chaque jour à mi-chemin de l’abbaye et de la léproserie – en ce qui sera Saint James Park – des paniers de victuailles pour les lépreux. Exemple de solidarité anonyme mais non sans risque en cas de contamination par un lépreux.

 

Derniers traits de plume sur ce carnet de voyages. A côté de Saint-Cross, le passage à la cathédrale de Winchester s’impose et avec elle une question d’actualité. Comment ne pas être saisi devant cette magnifique nef de pierre et penser à Notre-Dame de Paris? Faut-il investir des millions pour « sauver des pierres » ou venir directement au secours des pauvres ? Ces « pierres » ne nous ouvrent-t-elles pas au beau, à l’intelligence, à l’harmonie, à la sagesse et ne sont-elles pas, à ce titre, d’utilité publique ? Ne sont-elles pas, dans un monde où tout semble immédiat et éphémère, une leçon bien précieuse, ouvrant à une autre relation à soi, au temps et au monde ? Ne nous racontent-elles pas, dans leur silence séculaire, l’audace et la générosité de cet artisan qui ne verra pas son œuvre accomplie mais qui la fait avec cœur car il la veut belle et durable et qu’il se grandit, et nous grandit, en faisant sienne une entreprise qui le dépasse ?

 

Hubert Rault
https://www.historyvibes.com/