Sofi Liot | Juillet 2020 |

 

Kimono at the Victoria & Albert Museum

Crédit photo : Victoria & Albert Museum

 

 

Le ki mono est littéralement « la chose que l’on porte » et il est peu de vêtement qui ne fût porté par des personnes aussi différentes qu’un empereur et un artisan, qu’une geisha et un guerrier, qu’une mariée et un marchand.

 

Avec sa forme minimale et immuable en T, ce vêtement a traversé les siècles et le monde pour devenir intemporel et universel.

Aucun vêtement n’est plus emblématique d’un pays que le kimono ne l’est pour le Japon. L’exposition du Victoria & Albert Museum tend à nous montrer comment ce symbole ultime de la tradition japonaise, et perçu comme inchangé, est sorti des ateliers de Kyoto, a su se réinventer au fil des siècles, s’emparer  des podiums et descendre dans la rue ces vingt dernières années.  Le Musée nous ouvre les portes d’un univers de délicatesse, de fragilité, de préciosité mais toujours porteur de messages.

 

On pénètre dans l’exposition comme dans une villa japonaise, des cloisons de papier et de bambou découpent l’espace et l’on perçoit le bruit de l’eau ou la musique d’un koto.

Les plus anciens kimonos présentés datent du XVIIème siècle et pour certains, ils sortent pour la première fois du japon en raison de leur fragilité. Ils sont présentés sur des kimonokake comme ils l’étaient déjà à l’époque et comme nous le montre le décor des paravents exposés. Le kimono fut importé de Chine au VIIIème siècle et porté en sous vêtement par les Samouraïs mais ce sont les marchands enrichis à l’époque Momoyama (1573-1603) qui commencèrent à le porter sans autre vêtement dessus. C’est à cette époque que le nom de kimono est apparu comme terme générique du vêtement. L’Ère Edo (1603-1868) lui apporta ses lettres de noblesse. Cette période de paix et de prospérité sans précédent, fut particulièrement exubérante dans le décor du kimono. Une femme n’était jugée non pas tant par son apparence physique que sur sa tenue. Les estampes en témoignent, les kimonos sont particulièrement décrits alors que les visages restent indifférenciés.

 

Tout comme la société japonaise, le kimono est très codifié.

Il est formé de rectangles pliés et cousus mais jamais recoupés. Le kimono se porte toujours coté gauche sur côté droit, cela permettait de cacher une arme mais aussi parce que seuls les défunts sont habillés en le croisant dans le sens inverse. Sa forme rectiligne tombant jusqu’aux chevilles ne cherche pas à épouser la morphologie du corps contrairement au vêtement occidental. Il offre donc un espace idéal pour le décor, telle la toile blanche du peintre. Beaucoup d’artistes ont créé des décors de kimono qu’ils signaient, contrairement à ceux réalisés par des artisans. Mais si le décor est réalisé en deux dimensions, il est pensé pour s’animer avec le mouvement.

Il est tenu par une ceinture Obi, qui permettait de distinguer certains groupes de la société ; nouée dans le dos habituellement, elle était nouée sur le devant pour les courtisanes. Un spectaculaire kimono d’orian, courtisane de haut-rang, est présenté sur un mannequin portant aux pieds ses getas. Portées avec un kimono, ces chaussures donnaient une démarche très délicate car seuls des petits pas étaient possibles. Le kimono est associé à un univers extrêmement raffiné d’accessoires comme des miroirs, des peignes ou encore des inros, ces petites boîtes accrochés à la ceinture du kimono des hommes pour garder du tabac ou des drogues. Ces objets rassemblés dans une boîte laquée faisaient aussi partie du trousseau de la jeune mariée.

 

Le vêtement est un des arts les plus visibles, il a toujours été une façon idéale pour afficher son influence ou sa sensibilité esthétique.

La classe, le statut social, le goût et l’esprit de chaque époque se sont exprimés non pas dans la modification de la coupe ou de la structure mais dans les changements de motifs, de couleurs, de tissus et des techniques décoratives du kimono. Souvent inspirés par la nature, les motifs pouvaient changer suivant les saisons ou le type de cérémonie auquel le kimono était destiné. Ce sont les broderies, les ornementations et la longueur des manches qui indiquaient s’il était porté par un homme ou une femme, célibataire ou mariée. Des catalogues étaient proposés par les ateliers pour choisir des motifs ou des associations de couleurs. Mais si la richesse des décors permettait d’afficher sa puissance, elle ne permettait pas l’élévation dans l’échelle sociale. Les courtisanes et les acteurs de Kabuki devinrent les influenceurs de la mode mais leurs excès conduisirent le Shogunat à édicter des lois pour freiner cette ostentation en assignant une conduite et un style à chaque caste. Il interdit notamment la couleur rouge à la charge érotique trop forte mais  la loi fut malicieusement contournée en plaçant cette couleur dans la doublure du kimono. Les marchands hollandais de la Dutch East India Company furent les seuls occidentaux autorisés à en faire le commerce au XVIIème siècle. Ils achetaient des soies en Chine ou en Inde et faisaient fabriquer les kimonos au Japon.

 

La période Meiji qui suivit (1868-1912) s’ouvrant à l’occident et à la modernité, introduit des nouvelles techniques, notamment dans la teinture, qui élargirent la palette des couleurs. Les techniques industrielles permirent alors de le reproduire à moindre coût et de rendre le kimono plus largement accessible.

Les marchands drapiers, autrefois essentiellement à Kyoto, s’établirent dans tout le japon et certains d’entre eux se transformèrent en grands magasins (Mitsukochi, Matsuzakaya, Takashimaya) suivant le modèle occidental, mais continuèrent à vendre les kimonos et leurs accessoires. Les japonais réalisèrent des kimonos pour étrangers que l’on pouvait trouver chez Liberty à Londres. Mais, alors que les occidentaux, avec la vague du japonisme, s’en entichaient car il évoquait à lui seul tout l’exotisme de l’Asie, paradoxalement, les japonais adoptaient de plus en plus le vêtement occidental. L’empereur lui-même posa en costume occidental pour sa photo officielle. La mode se fit alors hybride mélangeant la coupe occidentale aux étoffes jusqu’alors réservées aux kimonos.

 

Le terrible séisme du Kanto en 1923 et les destructions de la seconde guerre mondiale changèrent profondément la société, son architecture et donc son art de vivre.

Les hommes adoptèrent définitivement le costume occidental laissant le kimono aux femmes pour des cérémonies exceptionnelles. Un regain de patriotisme donna des décors étonnants d’avions ou de blindés pour les jeunes garçons. Pour ne pas perdre le savoir-faire exceptionnel des artisans japonais, le gouvernement japonais eut l’idée très pertinente d’élever ceux-ci au rang de « Trésor National Vivant ». L’artisan désigné comme tel s’engage à transmettre son savoir-faire à ses successeurs. En Europe, des couturiers comme Paul Poiret ou Madeleine Vionnet, désirant libérer la robe de son corset, ont été séduits par cette forme et s’en sont inspirés.

 

La dernière grande salle de l’exposition présente, dans un jardin zen quelque peu réinterprété, les kimonos que l’on a pu admirer sur les podiums, les grands couturiers occidentaux ou japonais l’ayant réinterprété et même transcendé.

On reconnaitra celui réalisé par Alexander McQueen et porté par Björk , de Jean-Paul Gaultier pour Madonna, de Martin Margiella pour Dior ou celui du « trésor national vivant » Moroguchi Kunihiko dont le graphisme est particulièrement reconnaissable et même la tenue d’Obi-Wan Kenobi pour Star Wars.

 

Le kimono continue à traverser les siècles et il connaît aujourd’hui un renouveau particulier dans les rues tokyoïtes. Cela est sans doute dû aux mangas et à la mode vintage qui le rend plus accessible, mais c’est avant tout grâce à sa forme modulaire en T qui lui permet toutes les transformations et toutes les audaces. Il reste un support privilégié de l’expression artistique japonaise et s’il lui arrive aujourd’hui d’être porté avec des sneakers, il véhicule toujours autant d’élégance et de mystère.

 

Sofi Liot
Sofi.liot@gmail.com

 

 

5 films take you on a personal curator tour of the V&A exhibition Kimono: Kyoto to Catwalk.

Captured as the V&A was closing its doors for a while, curator Anna Jackson guides you through the exhibition spaces, providing a personal insight into the making of the show, star exhibits and the fascinating history of the kimono. Sometimes perceived as traditional, timeless and unchanging, Kimono: Kyoto to Catwalk counters this conception, presenting the garment as a dynamic and constantly evolving icon of fashion. The exhibition reveals the sartorial, aesthetic and social significance of kimono from the 1660s to today, both in Japan and the rest of the world.

 

 

Kimono: Kyoto To Catwalk – exposition au Victoria & Albert Museum jhttps://www.vam.ac.uk/exhibitions/kimono-kyoto-to-catwalk