| Hubert Rault | Décembre 2020 |

 

Une fois n’est pas coutume, nous avons choisi de nous évader de la morosité ambiante pour retrouver, le temps d’un dîner de réveillon, les fantômes de la Tour de Londres. Une telle invitation dans l’un des lieux les plus hantés de toute l’Angleterre ne pouvait se refuser. Récit d’une soirée à nulle autre pareille.

 

Tour de Londres

Thomas More (1478-1535) par Hans Holbein, 1527

 

Une fois sur notre 31, en tenue blanche, cela ne vous étonnera pas, nous voici devant l’immense masse sombre que viennent caresser les ressacs de la Tamise. La lune semble se laisser bercer de vague en vague sur le fleuve immense. La tour blanche se détache nettement dans le ciel de Londres en cette nuit d’encre. Pendant des siècles, la tour centrale de la forteresse était l’un des plus hauts points de la ville, après Saint-Paul. Comme si les deux tours se toisaient à quelques centaines de mètres de distance. Entre les promesses d’un jugement dans l’au-delà et celui, plus proche, des hommes. Comme une justice à deux visages, hésitant entre celui de la Cité de Dieu et celui de la Terre des Hommes. Que pourraient bien avoir à dire ces anges s’agrippant de colonnade en colonnade sous l’immense dôme de Saint-Paul aux fantômes jouant à cache-cache le long des murs de la forteresse.

 

Guillaume Le Conquérant

« Vous venez pour le réveillon ? » Une voix rauque et puissante nous sort de ces réflexions architecturales-juridiques. Nous voici devant un homme qui a bien fière allure, cela doit être un chef de guerre, ou même un roi. « Guillaume Le Conquérant » s’annonce-t-il. Il nous accueille dans cette tour qu’il a fait bâtir en 1070 suite à sa conquête de l’Angleterre. Avec lui, nous débutons, ce qu’on peut appeler, le tour du propriétaire. Il nous explique pourquoi il a choisi ce lieu pour abriter une garnison, juste à l’extérieur de la ville de Londres, là où les remparts des Romains rejoignent la Tamise. Cela permet de rappeler à la cité de Londres qui jouit d’une certaine autonomie dans sa gestion, que désormais le maître du pays est normand. Le souverain laisse la société s’organiser sans chercher à l’encadrer mais il reste la source ultime du pouvoir.

Il nous prévient que, derrière les murs de cette forteresse, mille ans de secrets et de légendes nous attendent. Ici, on trouve la fine fleur des ennemis de la Couronne, pas des voleurs de poules ou de vulgaires faussaires. Pour nous en convaincre, notre hôte a organisé un réveillon avec ces célébrités, ou leurs fantômes, dans le respect des règles sanitaires bien sûr. Quel aréopage, au destin souvent mouvementé (surtout vers la fin), car on ne quitte jamais vraiment la Tour nous dit-il, ou alors juste pour un dernier voyage !

Guy Fawkes

Avec son chapeau pointu et sa barbichette, Guy Fawkes porte beau. Ce catholique fervent, jadis soldat courageux, a eu un rendez-vous raté avec l’Histoire. Il avait initialement prévu d’y entrer comme celui qui ferait exploser le hall de Westminster le jour de l’ouverture de la session du Parlement par le roi James Ier, le 5 novembre 1605. Le complot a fait pschitt. Guy avait tout de même réuni près de 670 kilos d’explosifs, ce qui avait de quoi emporter tout le bâtiment et sa Majesté avec. Honni soit qui mal y pense. Honni, Guy a été arrêté et torturé à la tour, avant d’être pendu puis écartelé. Mais d’une certaine façon, la postérité n’a pas été si ingrate avec Guy, même si c’est d’une manière différente de celle qu’il escomptait. Chaque année, le 5 novembre, un feu d’artifice est tiré pour commémorer l’évènement et son effigie est brulée dans les rues de la ville. Il a inspiré de nombreux écrivains, et même John Lennon parle de lui dans une de ses chansons. Il semble en tirer une certaine fierté. On le serait à moins.

 

Thomas More

Guillaume nous emmène à travers les dédales de la forteresse, jusque dans une véritable chapelle. Ce vaisseau de pierres semble avoir largué les amarres depuis bien longtemps avec le tumulte du monde. Ici, tout semble hors du temps, les voûtes majestueuses s’emplissent de volutes d’encens et les cantiques en latin semblent glisser le long des chapiteaux comme un ruisseau de montagne roule sur des rochers polis par les siècles. Nous apercevons, se découpant dans la lumière de maigres bougies, le visage de cinq hommes à genoux. « Saviez-vous que la tour comptait parmi ses résidents deux canonisés et trois béatifiés ? » nous demande Guillaume. Les voies du Seigneur sont impénétrables. Parmi ces pieux résidents, Thomas More a sans doute le parcours le plus incroyable. Il a été Chancelier du roi Henry VIII et parmi ses amis, on trouve Erasme, l’un des plus grands intellectuels européens. Qu’est-ce qui vaut à cet homme qui avait tout réussi d’être interné à la Tour de Londres ? Son refus de cautionner le divorce du roi Henry VIII avec sa femme Catherine d’Aragon. Thomas More a préféré sa foi à son roi. Et de là ses malheurs. Le roi le fera emprisonner pensant qu’il va se raviser. Que nenni. Thomas s’entête jusqu’à la perdre. De la prison, il écrit de nombreuses lettres à sa famille, expliquant sa fidélité à ses convictions et la sérénité que cela lui procure face à l’épreuve. L’Eglise en fera un saint et le donnera en saint patron aux hommes politiques comme le symbole de la fidélité à ses convictions – Savoir s’il a réussi dans cette mission est un autre débat.

Jane Grey et Anne Boylen

Refermant la porte de la chapelle, Guillaume tient à nous rassurer : « L’égalité Homme-Femme n’est pas oubliée, nous avons bien sûr quelques prisonnières. Nous tenons même à dire que la gente féminine est bien représentée ici ». Parmi ces personnalités, Guillaume tient à nous présenter Jane Grey. Celle-ci nous dit simplement « Appelez-moi Majesté, cela suffira. » Nous sommes décontenancés et Guillaume le sent. Il nous explique que Jeanne a été reine d’Angleterre pendant…13 jours, du 6 au 19 juillet 1553. Reine à 16 ans, puis décapitée à 17 ans sur ordre de Mary Stuart, après un séjour de quelques mois à la tour. La jeune femme tient à son titre royal. Soit, après tout, nous n’avons pas l’occasion de dîner avec des têtes couronnées tous les soirs, alors ne gâchons pas la fête.

Nous pouvons également compter sur la compagnie d’Anne Boylen, la seconde épouse d’Henry VIII, le roi aux six femmes. Vous aurez noté qu’Henry VIII a généreusement œuvré pour la renommée de la Tour de Londres, entre Thomas More et Anne Boylen. Nous lui porterons un toast !

 

John Baillol et William Wallace

L’international est également de mise. Comme dans tout diner à Londres, on peut demander à son voisin “How long have you been in London? Where are you coming from?”. On découvre parmi les convives des rebelles écossais comme John Baillol, à qui on doit la Auld Alliance, ce traité d’amitié entre la France et l’Ecosse signé en 1295 et qui, fait prisonnier en Ecosse, a été conduit à la Tour, avant d’y être exécuté. Ou bien encore William Wallace, autre champion de la cause écossaise (immortalisé à l’écran par Mel Gibson qui a tourné ce film sur ce héros écossais, en Irlande) qui suivra les pas de John Baillol quelques années plus tard. Également, des Irlandais. Enfin, quelques prisonniers allemands du IIIème Reich, venus espionner pendant la Seconde Guerre Mondiale, et dont la découverte de l’Angleterre s’arrêtera dans les fossés de la Tour !

Sir Walter Raleight

Sir Walter Raleight est enfin la dernière vedette de ce diner que tient à nous présenter Guillaume. The « last but not the least » nous dit-il avec son meilleur accent anglais. Il en est à son troisième séjour à la Tour de Londres. Un peu sa deuxième maison, pourrait-on dire. Il n’est pas au pain et à l’eau. Il mène sa vie presque normalement à l’ombre des murs épais de la Tower. Sa famille vient le visiter tous les jours. Et il faut dire que sa compagnie est des plus agréables. Avec son énergie et sa fière allure, on comprend pourquoi il était un des favoris de la Reine Elizabeth. Lancez-le sur son périple en Amérique et il vous contera ses prouesses et le trésor qu’il a ramené de ces contrées lointaines : la pomme de terre. C’est à l’abri des murs épais de la forteresse qu’il écrit son « Histoire du Monde ». Il y compose quelques poèmes. Son ticket pour la Tour de Londres lui vient d’une conspiration contre le roi.

Quel diner inoubliable, avec des conversation de haute volée ! Au banquet des prisonniers célèbres, semblent se côtoyer les grands destins. C’est là un saisissant paradoxe. C’est du fond des prisons que certains grands destins ont puisé leur force. À la Tour de Londres, comme ailleurs.

Autour de la table, règne une ambiance bien particulière. Les toasts succèdent aux toasts. On lève son verre à toutes les intentions. À l’Angleterre, à l’Ecosse, à Dieu, et même au Roi, ce qui laisse quelques convives partagés si cela doit être considéré comme du premier ou second degré, puis enfin à la Liberté, qui remporte, de loin, le plus grand succès parmi les convives.

 

Car si on confine des hommes, on ne peut jamais enfermer leur envie de liberté

Entre les jumpers, les crackers et les roasts puis les puddings, rien ne semble manquer à ce festin. Après le dessert, vient le temps des nourritures plus intellectuelles. Entre deux poèmes composés par lui-même, Raleight récite ces quelques vers de William Ernest Henley qui semblent renaître l’espoir dans ce monde confiné.

Les poètes sont les magiciens des mots. Ils savent les transformer en passe-muraille, de simples mots jetés dans la froide nuit londonienne réchauffent le cœur et ravivent en chacun le sens de sa destinée.

 

Hubert RaultHubert Rault

 

 

 

 

INVICTUS (1875)

Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce à Dieu quel qu’il soit,
Pour mon âme invincible et fière.

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Sous les coups du hasard,
Ma tête saigne mais reste droite.

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Et bien que les années menacent,
Je suis et je resterai sans peur.

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.


William Ernest Henley, (1849–1903)

 

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