| La Page du Lecteur : Caroline Valette | Avril 2019

Photographie argentique par Laure Martineau “My attempt to make a gun walk” inspirée de la photo de Laurie Simmons “Walking Gun”, 1991 (from Walking and Lying Objects)

 

Qui suis-je ?

Parallèlement à mes études de lettres, puis de philosophie (doctorat) à la Sorbonne, j’ai exercé ma plume en qualité de chargée de communication du Théatre de Chartres, et de trois troupes professionnelles de théatre et danse. Je me suis ensuite tournée vers la communication écrite d’entreprise dans le domaine de l’industrie puis, une fois en Angleterre, vers l’enseignement du français langue étrangère.

En 2014, j’ai repris une activité de rédactrice dans le  domaine de la mode, des voyages et de l’art de vivre, en anglais cette fois ci.

En  septembre 2016, je suis retournée à mes premières amours en m’inscrivant à l’atelier d’écriture de Gaelle Stewart, « A chacun ses mots », que je fréquente assidument depuis cette date. Après deux ans d’apprentissage des différentes techniques d’écriture, je me suis lancée dans la rédaction d’un recueil de nouvelles avec pour thème commun la trahison, sous toutes ses formes (amicale, amoureuse, professionnelle, etc.)

« Un véritable conte de fées » fera partie de ce recueil

 Caroline Valette

 


  

Un véritable conte de fées

 

Dans les vestiaires de la salle de spectacles de Châteauroux, c’est l’effervescence. Les trente plus belles filles de France sont réunies ce soir, chacune portant fièrement les couleurs de sa région. Toutes s’apprêtent à défiler en robe du soir, puis en maillot de bain, et à répondre aux questions du jury sur leurs projets de vie et leurs ambitions pour la planète. A l’issue de la cérémonie, après délibération du jury et vote du public et des téléspectateurs, l’une des candidates sera couronnée Miss France.

Pendant un an, l’heureuse élue vivra un conte de fées. Elle descendra dans les plus beaux hôtels, recevra une voiture, des bijoux, des parfums, des tenues de grands couturiers. En retour, elle devra, au cours de ses nombreuses apparitions publiques, se montrer souriante, polie et distinguée, en tant qu’ambassadrice de la beauté et de l’élégance françaises.
– « Avec un gros cul pareil, c’est pas possible que Picardie ait pas couché pour l’obtenir, son titre », lance Miss Normandie, tout en relevant ses longs cheveux blonds en chignon. « Enfin, tout le monde n’a pas la chance d’avoir ma silhouette ».
– « Tout le monde ne se fait pas vomir », réplique doucement Miss Aquitaine, «on a toutes remarqué ton manège alors si j’étais toi je la ramènerais pas ».
– « Toi, le petit chien, je t’ai pas sonnée ».
– « Mesdemoiselles, mesdemoiselles, un peu de tenue s’il vous plait », intervient l’organisatrice du concours, « que diraient vos admirateurs s’ils vous entendaient ».
– « Premier tableau dans une demi-heure » annonce une voix dans le haut parleur, donnant lieu à un affolement général.
– « Je serai jamais prête » dit-l’une,
– « Où est passé mon collier », « Quelqu’un a du mascara ? « Alors là, tu peux toujours rêver », « T’as qu’à avoir tes affaires ».

À l’heure dite, le rideau de velours cramoisi se lève sur les trente jeunes femmes qui, la tête haute et le sourire aux lèvres, forment un ravissant ensemble dans leurs robes à crinoline roses, jaunes, lilas et bleues. C’est le moment que choisit Miss Picardie pour glisser sa main dans le dos de Miss Normandie et la pincer derrière le bras, sachant que l’autre ne peut pas réagir, avec les feux des projecteurs braqués sur elle.

De retour dans les vestiaires, Miss Normandie apostrophe violemment Miss Picardie : – « Tu vas me payer ça, sale garce », et montrant son bleu sur le bras aux autres filles :
– « Regardez ce que cette espèce de malade m’a fait, juste avant le passage en maillot ».
– «  Le gros cul te salue bien», réplique Miss Picardie, ça t’apprendra à trainer les copines dans la boue ». Et elle tourne les talons, suivie de Miss Aquitaine, qui lui fait remarquer qu’elle y est peut être allée un peu fort…
Miss Normandie, restée seule à sa table de maquillage, envoie valser rageusement ses escarpins dans l’allée centrale puis entreprend de défaire son chignon. Elle jure en se piquant le doigt avec une épingle :
– « toi, tu ne perds rien pour attendre », tout en suçant la goutte de sang qui perle au bout de son index manucuré.
– « Deuxième tableau dans vingt minutes », annonce le haut-parleur.

Les trente jeunes femmes, aidées des costumières, se préparent pour le défilé suivant, cheveux lâchés, en maillot de bain une pièce règlementaire, rose fuchsia à paillettes, très échancré et au décolleté prometteur.  Elles se juchent ensuite sur des sandales assorties à hauts talons, qui feront mieux ressortir le galbe de leurs jambes fuselées.

À peine a-t-elle fait trois pas dans le vestiaire que Miss Picardie s’effondre sur le sol en criant de douleur.

– « Quand on sait pas marcher avec des talons, on fait pas un concours de beauté », ricane une des concurrentes, en donnant un coup de coude complice à sa voisine.
– « Oh les filles, ça va, vous pouvez pas être sympas deux secondes ? Vous voyez bien qu’elle s’est fait mal », proteste Miss Aquitaine, qui s’est précipitée au secours de son amie.

Appelé d’urgence, le médecin du comité Miss France diagnostique une vilaine entorse de la cheville. Miss Picardie, maintenant hors compétition, fond en larmes, son rêve de petite fille brisé.

Plus tard dans la soirée, Miss Normandie est sacrée Miss France, sous les applaudissements de ses concurrentes, des organisateurs et du public. Personne ne se préoccupe de Miss Picardie, qui se mord le poing de rage dans les coulisses. Sous l’armoire, elle vient de retrouver la sandale responsable de sa chute, et, juste à côté, la lame qui a servi à en scier le talon.

 

Caroline Valette