| Caroline Kowalski | Octobre 2019 |

 

Jean Vanier et Kathy

Une année de transition avec L’Arche : depuis qu’elle a partagé le quotidien d’une tribu cabossée, excentrique et joyeuse au coeur du Kent, à 20 ans Maëlle porte sur la vie un regard tout neuf. “Se laisser transformer par les personnes intellectuellement déficientes”, c’est l’expérience communautaire à laquelle L’Arche convie jeunes et vieux dans 140 lieux répartis sur les cinq continents. Briser les murs qui nous séparent : utopie ou nécessité ?

 

Comment as-tu décidé de passer un an dans une communauté de L’Arche à Canterbury ?

Apres mon bac, je pensais m’orienter vers une prépa-Éco mais mes parents m’ont “challengée” sur mes motivations. Dans le doute j’ai préféré me donner du temps, partir à l’étranger, parler une autre langue et m’ouvrir sur le monde.

J’ai contacté plusieurs organisations dans ce sens mais c’est le projet de L’Arche qui m’a plu et la communauté de Canterbury qui m’a répondu le plus vite.

 

Comment s’est passée l’adaptation ?

Je suis arrivée avec ma petite valise, sans expérience du handicap mental et sans savoir à quoi m’attendre. Lise m’a accueillie à la gare et présentée aux 11 personnes avec qui j’allais partager la maison Rainbow. J’ai aperçu Damian qui est sourd et muet. Une jeune Lithuanienne passait son temps à chuchoter. Je me suis demandée où j’étais tombée…

Mais à L’Arche on est accueilli parce qu’on est une personne, pas pour qui on est. On vous donne de l’affection d’emblée. Comme ça, sans raison. Au début on est surpris voire sceptique… Et finalement ça vous remplit de joie. On appelle ça la honey moon. Pendant des mois on se lève en chantant, on est super heureux, tout le temps ! On donne, on se sent utile, du coup on donne encore plus. C’est un cercle hyper vertueux.

Comme L’Arche repose sur un principe de mutualité, les assistants sont aussi importants que les personnes en situation de handicap. On vit ensemble. On est tous égaux. En devenant key-worker d’un core-member, on est là pour faciliter son quotidien.

 

Concrètement ?
  • Une formation sur les personnes et les handicaps, la différence professionnel/personnel, le rapport respectueux au corps, la prise de responsabilités, la spiritualité, etc.
  • L’aide à la toilette et l’utilisation du lève-personne parfois.
  • Les tâches domestiques incontournables…
  • La rédaction de rapports aux assistantes sociales.
  • Des ateliers de fabrication de bougies, bière, tissage, bijoux… Dont la vente permet aux core-member de recevoir un petit salaire.
  • Des sorties régulières et des veillées.
  • Deux jours de pause par semaine.
  • Une mise au point hebdomadaire pour prendre soin de soi aussi. Une question essentielle : est-ce qu’on aide vraiment quelqu’un en l’aidant tout le temps ?…

 

Jean Vanier – fondateur de L’Arche –  évoque le grand paradoxe de ces communautés où douleur, violence et colère cohabitent étroitement avec tendresse. Comment l’as-tu vécu ?

Les personnes en situation de handicap m’ont appris deux très belles choses : d’abord à accepter de l’aide – un réel talent ! Ensuite à dire pardon. Quand les frustrations explosent en colère, c’est vrai qu’on peut être témoin d’une certaine violence… Mais il y a toujours un pardon dans la foulée. Le soir ou le lendemain, tout est oublié, avec un joli sourire, un câlin et un “sorryyyyyy!”… Ça parait tellement simple !

 

Quels challenges as-tu rencontrés plus particulièrement ? Où puise-t-on des forces dans ces conditions ?

Quand on voit tout le temps les mêmes gens, les tensions sont inévitables. C’est bête mais le ton avec lequel on parle peut être mal interprété aussi selon sa culture d’origine…

Pendant l’hiver certains assistants n’ont pas pu renouveler leurs visas et on a commencé à manquer cruellement de staff. Avec le manque de lumière et les maladies de saison, c’était physiquement assez dur… Et pourtant c’est le moment où on a construit des amitiés très fortes !

Les personnes qui vivent en semi-indépendance ont moins besoin d’aide matérielle que d’accompagnement émotionnel. On apprend la patience.

C’est pourquoi les nouveaux venus sont essentiels par le regard différent et l’enrichissement qu’ils apportent. Une des bénévoles a réussi à transformer totalement l’une de nos core-members par un magnifique travail de communication.

 

Comment devient-on ainsi “expert en présence”, pour reprendre les mots de Jean Vanier ?

Certains core-members ont besoin de vivre en dehors d’une grande maison et d’être plus autonomes. Toute la démarche de L’Arche c’est de reconnaître les capacités de chacun. Ne plus regarder ce que l’autre ne peut pas faire mais ce qu’il peut faire et apporter.

Quand on n’est pas habitué à vivre avec des personnes en situation de handicap on se dit qu’elles ont besoin d’aide. En fait elles ont surtout besoin davantage de temps ou d’ajustements mais elles sont vraiment capables. Comme le disait ma leader, c’est la société qui n’est pas du tout adaptée aux personnes porteuses d’un handicap mental.

La communauté se ressent surtout dans les moments où personne n’aide personne : on est assis l’un à côté de l’autre et on n’attend rien de l’autre. Si on ne prenait pas le temps de s’arrêter pour juste vivre ensemble, écouter les oiseaux, regarder un film, être là… L’Arche ne serait qu’une care room. La mutualité ne passe pas toujours par la parole.

 

Quelle est l’importance de la dimension spirituelle dans la vie communautaire et comment s’exprime-t-elle ?

C’est la religion de chaque core-members qui inspire la prière hebdomadaire. Certains lisent des passages de la Bible, d’autres communiquent avec des poèmes ou des images. Chacun partage ses intentions avec les autres et pour les autres. C’est porteur de sens et d’apaisement pour toutes les sensibilités tout en restant neutre.

 

En quoi L’Arche est-elle ce lieu de “transformation” ?

Voir la “vie réelle” m’a donné envie de me centrer sur l’essentiel. Quand on vit avec quelqu’un qui ne peut pas manger seul par exemple, le fait de pouvoir manger prend toute sa valeur. Être foncièrement différent dans ses capacités et devoir lutter pour s’intégrer, ça fait exploser les cadres et les conventions. C’est plutôt libérateur. Cette simplicité permet de cohabiter plus facilement avec des gens du monde entier. Les différences ne sont plus un obstacle.

En sortant de ma petite bulle privilégiée – et plutôt homogène ! – j’ai appris à mieux accepter l’autre. Et à m’accepter moi-même ! Je suis arrivée plus mûre dans la vie étudiante : je réalisais ma chance, j’étais avide de savoirs et je voulais chercher plus loin que le cours.

 

Ce souci de faire tomber les barrières pour rassembler, si fort à L’Arche, est-ce quelque chose qui inspirera tes choix de vie ?

Ça donne très envie de jeter des ponts, de faire partie intégrante du monde. Comme on expérimente chaque jour le pouvoir qu’on peut exercer sur le monde autour de soi en proposant des nouveautés, en lançant des initiatives et en partageant ses talents… Cette année à L’Arche était vraiment empowering !

Du coup je viens de m’engager auprès de L’Oiseau-Mouche, une compagnie de théâtre où les comédiens ont un handicap mental – ce qui n’empêche pas un résultat très pro. Je commence aussi un projet avec l’association Simon de Cyrène qui fonctionne sur le même principe que L’Arche mais pour des personnes pour qui le handicap est arrivé plus tard.

 

Propos recueillis par Caroline Kowalski

 

Documentaires :

  • Jean Vanier, le Sacrement de la Tendresse, Jupiter Films et le Projet Imagine, 2018, 1h33
  • Summer in the Forrest, Randall Wright, 2017, 1h48.

Testament littéraire de Jean Vanier :

  • Un cri se fait entendre, Mon chemin vers la paix (avec Francois-Xavier Maigre), ed. Bayard, sept. 2017.