| Marie-Blanche Camps | Février 2019 |

Le documentaire M était à l’affiche de la London Film Week au Regent Street Cinema en décembre 2018. L’ECHO Magazine a rencontré sa réalisatrice à cette occasion.

 

Le décor est planté : banlieue nord-est de Tel Aviv, la nuit. Menahem Lang revient dans sa ville natale, dix ans après son départ. Ou plutôt sa fuite… La caméra de Yolande Zauberman suit de très près le trentenaire dans sa confrontation avec le passé, dans sa marche initiatique à travers la ville sans café, sans restaurant, sans télévision, sans journaux, sans cinéma. « Les choses ne seraient jamais arrivées sans la caméra : il y a de l’honnêteté tout le temps dans les rencontres. Les habitants vivent en communauté, en tribu. Il n’y a pas vraiment de police, tout est réglé par les rabbins. La seule distraction c’est la rue. C’est plus facile d’y rencontrer des gens, car il n’y a pas de lieux où se poser. La nuit, il y a moins de monde et moins de bruit, et c’est le bon moment pour parler », explique la réalisatrice. « A Bnei Brak, on parle yiddish, la langue des morts. Dans ce monde d’hommes, j’ai eu peur le premier jour de tournage, mais les gens ont été rassurés car je parle un peu le yiddish. Je ne parle pas hébreu. J’adore le yiddish, j’ai dû m’entraîner pour le film. J’ai été acceptée partout. Je pensais qu’il faudrait toute une vie pour faire ce film, mais il s’est fait rapidement. On est allé six fois à Bnei Brak pour tourner, la dernière fois, nous sommes restés trois semaines. »

 

Le viol enfantin

Le sujet du film est sensible, tabou, mais Yolande Zauberman n’en est pas à son premier tour de force : après l’apartheid en Afrique du Sud (Classified people, 1988) ou l’amour entre Juifs et Arabes en Israël (Would you have sex with an Arab ?, 2011), son nouveau documentaire en yiddish, M, aborde le viol enfantin dont sont victimes les jeunes garçons de la communauté Haredim, au sein-même de l’école Talmud de Bnei Brak, capitale mondiale des juifs ultra-orthodoxes. « J’ai une allergie totale à ce monde qui fascine, qui repousse. J’ai fait un film à l’intérieur de cette communauté, à l’intérieur de ce monde-là ; ce n’est pas un film sur la communauté, ni sur ce monde. On ne connaît pas toute la vérité sur le viol enfantin. C’est banal, mais terrible. Ça existe depuis la nuit des temps, dans toutes les communautés. Quand on a un accident, qu’on est attaqué, volé, on en parle, mais on ne parle pas du viol. Les violés doivent en parler ; ils ont peur de violer à leur tour. C’est l’obsession du cercle vicieux, c’est l’obsession de ne pas devenir violeur à son tour. Comment vivre avec ça ? C’est un film sur la solution, pas sur le problème, avec un énorme rapport à l’obéissance, à la cruauté ».

 

Menahem

 « Ils ont sur le visage la jeunesse qu’ils n’ont pas eue », la voix off en anglais de Yolande Zauberman scande les plans-séquences de ces victimes à l’âge adulte, sans jugement. Menahem, qui ose parler, questionner, qui résiste, qui continue à vivre et pour qui le pardon est une façon de survivre en est le héros. « Menahem était mon guide. J’ai beaucoup parlé avec lui. Tous les jours, on inventait le chemin. Puis très vite, je lui ai dit de faire ce qu’il voulait. Sans lui, je n’aurais pas eu le désir de ce film. Menahem pense que c’est Dieu qui a voulu ce film… Il ne voulait pas prendre sa revanche. On parcourait la ville, au hasard. Deux rencontres tissent le présent du film : celle d’un violeur, dans le port de Jaffa, qui est une ville arabe – ce fut une rencontre improbable, portée par l’instinct – puis celle d’un violé dans le cimetière. C’était un rêve : le film est devenu un lieu de parole. Tout était naturel. Il y a de la joie dans le film. Menahem était très heureux d’être dans sa ville. »

 

On écoutera avec plaisir la musique sublime d’Ibrahim Malouf à la fin du film.

Le documentaire a fait le tour des festivals en 2018 : il a notamment reçu le prix spécial du jury au festival du film international de Locarno et le prix du jury de la London Film Week. Il fera l’ouverture du festival international du film documentaire Cinéma du Réel au Centre Pompidou – Paris le 14 mars et sortira dans toute la France le 20 mars 2019.

 

Marie-Blanche Camps
marie-blanche.c@lechomagazine.uk